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La fonte des glaces, la montée du niveau de la mer et les giga-tempêtes

“Ice Melt, Sea Level Rise and Superstorms”

James Hansen et al. — publié dans « Atmospheric Physics and Chemistry » en avril 2016

Dans un monde où les politiques semblent penser qu’il est encore possible de limiter le réchauffement global à 1,5°C, James Hansen n’est guère le bienvenu. Son dernier papier « Ice Melt, Sea Level Rise & Superstorms », lance un véritable défi à la pensée convention-nelle. On ne manquera pas de le traiter d’« alarmiste ». D’ailleurs, Hansen, c’est du sérieux : ses pairs l’écoutent, depuis longtemps, et on ne peut pas l’accuser de dire n’importe quoi. D’autre part, pour ses derniers travaux il s’est entouré 18 coauteurs, tous plus érudits les uns que les autres. Si Hansen dit que le danger est grand et l’échéance très courte, il vaut peut-être mieux lui prêter attention.

Les anglophones trouveront ici l’abstrait de son papier, présenté par Hansen lui-même sous forme d’une vidéo de 15 minutes.

Qui est James Hansen et que dit-il ?

Pour bien y répondre, il ne suffit pas de traduire l’abstrait de « Ice Melt… ». Il faut situer ce travail dans son contexte, et ça ne se fait pas trois lignes. La science est un continuum qui avance par paliers. On observe ce qui se passe dans le monde réel et on propose une hypothèse pour l’expliquer. L’hypothèse est testée par d’autres observations (à l’aide éventuellement d’innovations technologiques) et si elle est confirmée elle peut devenir une théorie. Une théorie, même celle de la relativité einsteinienne, par exemple, qui a été confirmée des milliards de fois[i], reste une théorie. Les scientifiques ne parlent pas de « vérité ». Hélas, on ne peut pas dire la même chose des idéologues de ce monde ; et les idéologies évoluent moins vite que la science. A la différence de Galileo, Hansen ne risque pas d’y laisser la peau. Néanmoins, la science du changement climatique a subi et subit encore l’influence néfaste de l’idéologie.

Actuellement directeur du programme « Climate Science, Awareness and Solutions » à l’Université Columbia, Hansen a fait sa réputation en étudiant l’atmosphère de notre petite voisine infernale Vénus, et en développant la modélisation informatique pour le faire. C’est à la fin des années 1970s qu’il a commencé à appliquer son expertise et ses ordinateurs à un problème autrement plus proche de chez nous : l’atmosphère de la Terre. Ses premiers travaux dans ce domaine ont permis d’affirmer qu’une température moyenne globale peut être calculée. C’est dire le peu que nous savions il y a 35 ans !

Dès les années 1980, un consensus scientifique émergeait : ajouter à l’atmosphère des quantités significatives et croissantes de CO2 était potentiellement très dangereux, même s’il était impossible avec les moyens de l’époque de préciser la manière dont ce danger pourrait se manifester. Les données disponibles furent peu nombreuses et encore moins probantes. Qui plus est, à l’époque les forces de ce que je n’hésite pas à appeler l’Antiscience, fortes de leur réussite en combattant les lois sur le tabagisme, furent coordonnées par les « marchands de doute » dont les activités ont été exhaustivement documentées par Oreskes et Conway dans leur livre du même titre. (Voir ici.) C’est notamment dû à ces vétérans de la Guerre Froide que l’administration scientifique aux USA a eu vite fait de déformer, puis d’étouffer les alertes lancées par une poignée de scientifiques. Les responsables politique n’étant que trop contents de se laisser endormir par le rapport Nierenberg, le dossier « Changement climatique » a pu glisser dans l’oubli.

Toutefois la loi de Moore se faisait déjà sentir et la puissance de nos ordinateurs allait progresser de manière exponentielle. Rappelez-vous votre premier PC, qui – comme Bush Jr qui avait du mal à mâcher son chewing-gum en marchant – ne savait pas faire deux choses en même temps ! En 1980 je travaillais (comme « handler »[ii]) sur un mainframe flambant neuf qui occupait 100m2, fonctionnait seulement à une température constante de 19°c à 19,5°C, et livrait une puissance de calcul de 512… kilo-octets ! Là, je tape mon texte sur un vieux laptop qui tourne à 2,5… giga-octets. Quant aux mainframes d’aujourd’hui – les supercalculateurs – ils en sont à des dizaines de petaFLOPS (kilo, mega, giga, tera, peta…).

L’évolution des ordinateurs allait permettre aux climatologues de développer leurs hypothèses au moyen de modèles informatiques toujours plus performantes, et parmi les pionniers de cette nouvelle science il y avait notamment James Hansen, directeur de l’Institut Goddard au sein de la NASA.

C’est Hansen qui allait remettre le changement climatique à l’ordre du jour en 1988 avec son témoignage devant le Congrès :

Je suis certain à 99% que le réchauffement global est le résultat de nos émissions de CO2.

L’intervention de Hansen n’a duré que vingt minutes mais son impact fut considérable et les marchands de doute furent pris à contre-pied. Se rendant compte qu’ils ne pouvaient plus attaquer la science de front, ils sont passés au plan B : une vaste campagne de désinformation systématique dans le but de préserver « le doute ». Selon eux, la science n’était pas claire et devait faire l’objet d’un débat. Ce « débat », ils allaient le fabriquer de toutes pièces.

Cette stratégie allait s’articuler autour de deux axiomes, répétés ad nauseam : “Il n’y a pas de preuve” et “Les scientifiques ne sont pas d’accord.” Si ces deux propositions, pour un scientifique, sont formellement vraies, leur emploi en langage courant constitue un abus éhonté et porte un message indéniablement mensonger.

1° — Des “preuves“, on en trouve dans le domaine des mathématiques ; la science se contente d’établir des probabilités et s’y emploie avec une très grande rigueur. C’est pourquoi la science ne parle pas d’une “vérité” mais d’une “théorie” plus ou moins étayée par les observations et l’expérimentation.

Exiger de la science qu’elle fournisse des “preuves” est tout simplement un non-sens. Mais quand la science parle d’une probabilité de 95%, elle parle d’une quasi-certitude. Imaginez un révolver à vingt chambres dont une seule est vide : c’est l’arme que nous braquons sur les générations futures.

2° — “Les scientifiques ne sont pas d’accord”, certes, mais cette proposition ne veut rien dire si on ne précise pas “lesquels” et “combien”. La science est un domaine immensé-ment vaste et les spécialités se comptent par milliers. Prenons l’exemple de la médecine : si j’ai une rage de dent, je ne vais pas consulter un gynécologue, bien qu’il soit autant “médecin” que le dentiste. De même, en matière de tabagisme, l’opinion d’un spécialiste de la physique des particules est d’un intérêt minimal. Or, 97% des spécialistes de la climatologie sont d’accord.

Les avocats de l’Antiscience ont créé des journaux « scientifiques » qui, ne pratiquant pas la revue des pairs, ne le sont pas ; on y raconte tout et n’importe quoi. Mais une presse intimidée et peu discriminatoire ne cesse pas de les citer. Des « Think Tanks » aux noms plus prétentieux les uns que les autres ont vu le jour et leurs armées d’avocats ont réussi à imposer aux médias l’obligation de présenter « l’autre côté du débat », alors que débat il n’y en avait guère. Ils n’ont même pas hésité à harceler certains scientifiques (dont notamment Michael Mann et Ben Santer) par des moyens honteusement déloyaux allant jusqu’à la diffamation.

Avec le recul, on voit maintenant que pendant cette période la communauté scientifique a commis une erreur stratégique de première importance. En 1980 William Nierenberg fut chargé par l’Académie Nationale des Sciences de la rédaction d’un énième rapport pour évaluer le risque d’un changement climatique. Son comité comportait les scientifiques habituelles mais aussi deux économistes, et les deux camps furent incapables de se mettre d’accord. Les économistes ont rédigé un rapport, les scientifiques un autre et Nierenberg lui-même s’est chargé d’écrire les conclusions, disant qu’il n’y avait pas d’urgence et qu’on pouvait poursuivre les recherches pendant une dizaine d’années sans crainte. Ce fut, selon Oreskes et Conway, le moment où le changement climatique a cessé d’être un débat scientifique pour devenir une controverse politique.

La réaction de la communauté scientifique fut mutée, alors qu’elle aurait pu – aurait dû – être virulente. Pourquoi ? Tout bêtement parce que pour les scientifiques le rapport Nierenberg était tellement mauvais qu’il ne méritait même pas d’être commenté. Personne ne pourrait le prendre au sérieux, se dirent-ils. Erreur fondamentale : l’absence d’opposition scientifique a permis au rapport de Nierenberg de devenir pour les politiques la référence pendant de nombreuses années. Ainsi les forces de l’Antiscience sont parvenues facilement à dominer ce que les médias s’obstinaient à appeler « le débat ».

Notre revue des dernières décennies ne serait pas complète sans évoquer le rôle du GIEC : « Groupe intergouvernemental sur l’évolution du climat », appelé plus communément l’IPCC (« Intergovernmental panel on climate change »). Créé en 1988 sous les auspices de l’ONU, le GIEC avait pour mission :

…d’évaluer, sans parti pris et de façon méthodique, claire et objective, les informations d’ordre scientifique, technique et socio-économique qui nous sont nécessaires pour mieux comprendre les fondements scientifiques des risques liés au changement climatique d’origine humaine, cerner plus précisément les conséquences possibles de ce changement et envisager d’éventuelles stratégies d’adaptation et d’atténuation. Il n’a pas pour mandat d’entreprendre des travaux de recherche ni de suivre l’évolution des variables climatologiques ou d’autres paramètres pertinents. Ses évaluations sont principalement fondées sur les publications scientifiques et techniques dont la valeur scientifique est largement reconnue.

En claire, le GIEC devait fournir aux politiques les informations scientifiques leur permettant d’agir en connaissance de cause face à la menace du réchauffement global et aux changements climatiques qui en sont la manifestation. En toute logique, alors, il devait se pencher – du moins dans un premier temps – sur deux questions-clés : (i) le réchauffement global est-il réel ? et (ii) y a-t-il un lien avec les émissions anthropogéniques de CO2 ?

En principe, le GIEC est indépendante ; mais ses rapports (tous les sept ans), avant d’être publiés, doivent être acceptés par les politiques et autres bureaucrates. Une anecdote racontée par Ben Santer révèle ce que cela signifie dans la pratique.

Pour le deuxième rapport du GIEC, publié en 1995, Santer fut le rédacteur principal du chapitre 8 : « Détection du changement climatique et attribution des causes ». Santer raconte que pendant la phase de finalisation du texte, la phrase « Les émissions de CO2 ont un impact […?…] sur l’effet de serre » manquait un adjectif. Significatif fut rejeté, ainsi que sérieux, important, sensible, décisif… et vingt-huit autres ! Le représentant de l’Arabie Saoudite devenait livide de rage avant d’accepter, finalement, discernable.

Rappelons que cette discussion a eu lieu sept ans après la déclaration de Hansen devant le Congrès.

Enfin, n’oublions pas que les rapports du GIEC sont forcément caducs avant d’être publiés. Vue la vitesse à laquelle les recherches avancent aujourd’hui, une période de sept ans relève presque de l’infinie et le GIEC ne peut pas être à jour. J’en tiens pour la preuve la plus flagrante le fait que même son 5ème rapport, publié en 2014, ne prend pas en compte la fonte des calottes glaciaires. Pourtant, tel est le prestige attribué au GIEC que ses chiffres et ses pronostics sont devenus la référence pour les politiques et autres négociateurs, sans parler de la petite minorité du public qui essayent de se tenir au courant. C’est absurde. (J’ai argumenté ce point de manière plus détaillée ici.)

Hansen diffère de la plupart de ses confrères de par son expérience, bien sûr, mais aussi de par sa volonté de communiquer avec le grand public. Dans ce « TED talk » il explique pourquoi, sachant ce qu’il sait, il ne peut pas se taire, même si la NASA avait fait de son mieux pour le museler. Toute forme de communication grand public lui fut interdite, sauf cas d’« approbation explicite ». Hansen s’est défendu : tout ce qu’il faisait, tout ce qu’il disait relevait du premier article du mandat de la NASA : « Comprendre et protéger la planète ». Qu’à cela ne tienne, cette mention fut supprimée lors d’une révision du mandat de la NASA en février 2016.[iii]

Mais tout le monde n’est pas James Hansen, tout le monde ne peut pas passer outre la menace de la censure, voire de l’ostracisme par les pairs. Je ne doute point que des milliers d’autres scientifiques partagent ses opinions tout en craignant que le financement de leurs projets ne soit coupé s’ils s’expriment ailleurs que dans les pages des journaux spécialisés. Toujours est-il que le Français moyen, qui compte sur la presse régionale et le journal télévisé de TF1 pour s’informer sur le changement climatique, ne peut comprendre ni envergure du problème ni l’urgence de trouver des solutions. C’est impossible. L’abdication des médias a condamné le citoyen à l’ignorance.

*

Le décor ainsi posé, revenons à notre point de départ : Ice Melt, Sea Level Rise & Superstorms.

Selon Hansen la circulation thermohaline[iv], le grand moteur océanique régissant le climat global, donne des signes de ralentissement significatifs, laissant penser qu’il pourrait s’arrêter complètement, ce qui s’est déjà produit dans le passé. Il s’agit plus particulièrement de l’AMOC (Circulation océanique de l’Atlantique méridional). Ce ralentissement est dû à une sur-incidence d’eau fraîche, très froide, issue du Groenland et du Canada, qui perturbe les échanges d’eau de surface et de profondeur, générateurs des grands courants marins.

Un phénomène similaire est observé dans le sud de l’Atlantique, dû à la fonte des glaciers antarctiques.

La paléo-évidence indique qu’un arrêt de l’AMOC peut se produire avec une rapidité brutale et qu’il provoque une hausse du niveau de la mer de l’ordre de 25m sur une période de 400 ans. C’est-à-dire 6m par siècle, soit deux mètres d’ici le milieu du présent siècle.

Par ailleurs, la température des eaux tropicales continue de monter sous l’effet du réchauffement global. L’écart de température entre les tropiques et l’Atlantique du nord va grandissant et donnera naissance à des tempêtes d’une violence inouïe. Hansen ne mâche ses mots : « All hell will break loose in the North Atlantic ». [v]

Là aussi, Hansen invoque la paléo-évidence. Les « cailloux » de 1000 tonnes qui se trouvent sur les plages des Bahamas ont fait l’objet de nombreuses hypothèses. Aussi Hansen (et al.), après avoir examiné plusieurs lignes d’évidence, arrivent à la conclusion que la meilleure explication passe par des méga-tempêtes génératrices de vents dépassant aisément les 400kph.

En bon scientifique – et sachant qu’il sera accusé d’alarmisme – Hansen s’interroge sur la fiabilité de ses modèles et il est surpris de constater que, loin d’exagérer le danger, ils le sous-estiment. Les modèles – tous les modèles – réagissent au réchauffement global plus lentement que le monde réel. Par rapport aux changements observés sur le terrain, les prédictions des modèles ont une décennie, voire deux décennies de retard. Hansen pense que ce décalage vient du fait que les modèles supposent un mixage trop rapide de la chaleur à la surface dans les eaux des profondeurs. En réalité, ce mixage est ralenti par des plaques d’eau douce, très froide, qui restent à la surface et empêchent les échanges verticaux. Or, ces plaques sont alimentées par la fonte des calottes glaciaires, dont l’évolution est exponentielle. Le risque d’un arrêt total de l’AMOC est d’autant plus crédible.

*

Hansen peut se tromper, bien sûr. Et en effet, Michael Mann (celui qui a développé le fameux graphique « en crosse de hockey » ayant fait couler tant d’encre) exprime des réserves sur certains aspects du travail de Hansen. Mais Mann nous rappelle aussi que : « Jim Hansen devance tout le monde depuis plusieurs décennies. Nous l’ignorons à nos risques et périls. »

Hansen dit espérer que nous n’avons pas encore franchi un point de non-retour. Mais en lisant entre les lignes du langage scientifique – forcément prudent – on devine aisément qu’il n’en est pas très convaincu. Il s’ensuit que, pour avoir ne serait-ce qu’une petite chance d’échapper au pire, nous devons accélérer la transition énergétique bien au-delà de tout ce qui est réputé faisable aujourd’hui. Plus on attend pour mettre en place des mesures radicales, plus il sera difficile de le faire.

Et l’enjeu n’est ni plus ni moins qu’un monde habitable pour les générations futures.


 

[i] Votre GPS ne saurait pas vous trouver sans tenir compte des effets relativistes.

[ii] Je déplaçais des bandes magnétiques de 30cm de diamètre d’une station à l’autre !

[iii] Je ne suis pas de ceux qui voient des complots partout, mais je note avec intérêt qu’il m’a fallu 20 minutes de recherche dans Google pour trouver une référence à cette révision. Voir cet article du New York Times en juillet 2006.

[iv] La circulation thermohaline est la circulation permanente à grande échelle de l’eau des océans, engendrée par des écarts de température et de salinité des masses d’eau. La salinité et la température ont en effet un impact sur la densité de l’eau de mer.

[v] « L’Atlantique du nord deviendra un véritable enfer. »

COP21 nous a trahis

Je me sens trahi. Par les politiques qui me jettent de la poudre aux yeux ; par les scientifiques qui ne s’unissent pas pour crier, “Balivernes!” ; par les médias qui n’osent pas dire que l’Empereur stupide et vaniteux se promène tout nu dans la rue.

 

James Hansen, le climatologue le plus éminent au monde, traite l’Accord de Paris de “fraude”, et à mon (humble) avis il a dû être tenté d’utiliser des termes autrement moins élégants.

Je fais partie de ces amateurs, pas matheux et encore moins physiciens, qui ne se contentent pas de la rhétorique des parties prenantes mais qui s’obstinent à se forger une opinion à partir des chiffres publiés. Et le moins qu’on puisse dire c’est qu’entre les déclarations jubilatoires et les chiffres fournis par la science il y a un gouffre insurmontable. Continue reading

Climat : une vue d’ensemble – 4/4

La science du changement climatique n’est ni récente ni difficile à comprendre : ce qui a toujours été très difficile, c’est de convaincre des gens de mauvaise foi de la prendre au sérieux. Aujourd’hui nous sommes dos au mur au fond d’une impasse, acculés par une alliance mensongère des producteurs d’énergies fossiles avec des bureaucrates et des politiques aveuglés par une idéologie dépassée. Dans ce dernier de quatre articles, je cherche désespérément une sortie de dernière minute dans ce scénario de fous.
Solutions innovatrices en Espagne

Solutions innovatrices en Espagne

Les domaines politique et économique sont tributaires l’un de l’autre, inséparables. Cela a toujours été le cas. Théoriquement, l’économie est au service de la politique — c’est le principe même de la démocratie. Dans la pratique, ces dernières 30-40 années ont vu une inversion des rôles. Dire que la politique n’a plus aucun pouvoir serait peut-être une exagération, mais il est sûr et certain que dans la lutte contre le changement climatique la prise de décision et d’action à l’échelle nécessaire est rendue quasiment impossible par l’influence d’intérêts dits « économiques ». C’est un vrai problème, devenu structurel.

La situation aujourd’hui est tellement grave que notre seul, mince espoir d’échapper au pire passe par le changement structurel à une échelle et à une vitesse jamais vues. Pourtant, sur le plan technologique, un tel changement est tout à fait possible. Jacobsen et Delucchi ont même développé un schéma qui conduirait à une économie globale à carbone zéro d’ici à 2030.

Jacobsen et ses collègues, qui sont en train d’élaborer des plans directeurs détaillés pour tous les Etats américains, ont déjà émis des projections pour l’ensemble du pays. « Il est totalement erroné de croire que nous avons besoin de gaz naturel, de charbon ou de pétrole ; selon nous, il s’agit là d’un mythe. »

Si cela est vrai, si les calculs de Jacobsen et Delucchi sont justes, si c’est aussi simple que ça, pourquoi les politiques ne se bousculent-ils pour aller dans ce sens-là ? Très succinctement, parce qu’ils ne peuvent pas : ils sont pris dans un carcan juridique qu’ils ont eux-mêmes mis en place. Regardons-en deux exemples très révélateurs :

  • Dans la foulée de l’après-Fukushima, l’Allemagne — où la pression anti-nucléaire a toujours été particulièrement puissante — a décidé tout bonnement d’arrêter toutes ses centrales nucléaires et de donner un sérieux coup de pouce au développement des énergies renouvelables. Ce fut, dirait-on, une décision souveraine que Berlin était en droit de prendre, n’est-ce pas ?

Faux ! En mai 2012, l’entreprise de production et de distribution d’électricité suédoise Vattenfall a déposé auprès du Centre international de règlement des différends relatifs à investissement (CIRDI, créé sous les auspices de la Banque mondiale) une demande d’arbitrage international contre le gouvernement fédéral allemand. En vue de la sortie du nucléaire, le groupe doit accepter la fermeture de ses centrales nucléaires Krümmel et Brunsbüttel. C’est pourquoi Vattenfall requiert, selon des informations à ce jour non confirmées par les autorités, une indemnisation de 3,7 milliards d’euros. Vattenfall invoque ses droits émanant du traité sur la charte de l’énergie (TCE). D’autres plaintes en cours ou envisagées pourraient porter à une quinzaine de milliards d’euros le total du dédommagement demandé à l’Allemagne.

  • La société italienne Silfab produit des panneaux solaires. Le marché mondial des panneaux solaires est dominé par la Chine, et notamment ses modèles de bas de gamme peu chers mais pas très efficaces. Les produits de Silfab coûtent plus cher mais sont aussi plus efficaces. En 2010, Silfab envisageait de s’installer au Canada, où l’Etat d’Ontario s’était lancé dans un vaste programme d’énergies renouvelables visant l’élimination de l’énergie fossile à l’horizon de 2014. Très intéressée, Silfab est allée jusqu’à concevoir une nouvelle machine-outil à la pointe de la technologie qui rendrait ses panneaux encore plus efficaces mais aussi nettement plus compétitifs.

Les conditions imposées par l’Ontario obligeaient les entreprises étrangères à engager un pourcentage significatif de main-d’œuvre locale et à se fournir sur place en matières premières et pièces détachées dans la mesure du possible. Cela ne dérangeait point Silfab, qui inscrivait ses activités dans une démarche globale de décarbonisation. Mais ça dérangeait les Chinois ! Selon eux, il y avait « préjudice contre la libre concurrence ». Ils ont traîné Silfab et l’Etat d’Ontario devant les tribunaux de l’OMC (Organisation mondial du commerce)… et ils ont eu gain de cause.

Ne nous trompons pas d’ennemie : l’ennemie n’est pas la Chine, mais l’OMC. Ce même cadre juridique est exploité par les Etats-Unis contre la Chine, par la Chine contre l’Inde, par l’Inde contre le Royaume-Uni, etc, etc. Joseph Stiglitz, lauréat du prix Nobel d’économie, ne mâche pas ses mots :

Doit-on, parce qu’ils ont concocté un système dont ils ne saisissent pas les enjeux, laisser une bande de juristes stupides faire obstacle au sauvetage de la planète ?

Et Steven Shrybman, avocat spécialisé dans le commerce international et les litiges d’intérêt public, de déclarer que le problème est « structurel » :

Si le droit commercial international ne tolère pas certaines mesures essentielles à la lutte contre les changements climatiques, il faudra manifestement en redéfinir les règles. Jamais on ne pourra installer une économie durable en maintenant les règles commerciales en l’état. C’est absolument impossible.

Conclusion : le changement imposé (appelé l’approche « top-down ») ne peut pas fonctionner.

*

Alors, qu’en est-il du « bottom-up » ? Le changement structurel peut-il émerger d’initiatives régionales, locales, voire individuelles ? Les exemples encourageants ne manquent pas :

  • En Queensland, Australie, cet été (2015) le générateur principal (qui exploite surtout le charbon) s’est trouvé obligé à brader sa surproduction à d’autres générateurs, parce que sa propre clientèle s’oriente de plus en plus vers l’énergie solaire.
  • La Californie dispose des trois plus grandes centrales solaires au monde, produisant à elles seules plus de 1.500 MW. Selon l’agence américaine d’information sur l’énergie (US Energy Information Administration), l’Etat vient de franchir un cap : le solaire y assure maintenant 5 % de la production annuelle d’énergie, une première dans un Etat américain. La Californie génère ainsi deux fois plus d’énergie solaire qu’en 2013 et plus que les 49 autres Etats additionnés (Le Monde Economie, 29 avril 2015). L’Etat a mis en place un plan pour couvrir 33% de ses besoins énergétiques d’ici à 2021.
  • PS10 & 20 solar towersEn Espagne, au mois de mars 2015, 47% de l’énergie consommée fut de source renouvelable. Les installations sont parfois énormes, comme celles-ci près de Séville, parfois locales et innovatrices comme le cimetière en haut de cet article. En 2005, l’Espagne fut le premier pays à exiger que tout nouveau bâtiment soit équipé en panneaux solaires, et en 2009 le deuxième après l’Israël à imposer l’énergie solaire pour l’eau chaude.
  • En 2013, l’Europe (27 pays) a tiré 15% de son énergie de sources renouvelables : la Suède 52%, le Norvège 66% et l’Ecosse 164%.
  • D’ici à 2022, l’Inde se sera dotée d’une capacité solaire de 100 GW. A titre de com-paraison, le parc nucléaire français a une capacité de 63 GW.
  • La Chine – malgré toutes les difficultés qu’elle connaît, notamment en ce qui concerne le charbon – est le seul pays à avoir annoncé non seulement des pourcentages de réduction de ses émissions de GES mais leur plafonnement d’ici à 2030.
  • Quant aux aspects macro-économiques, les lobbies n’ont de cesse d’affirmer qu’on « ne peut pas », et que « ça coûte trop cher », mais toutes les études indépendantes démontrent par a + b que la transition vers les énergies renouvelable est non seulement possible, mais souhaitable, même en termes purement économiques.
  • Enfin, s’agissant du changement climatique, je ne suis pas le seul à inscrire le problème dans un cadre moral. De plus en plus — et notamment aux Etats-Unis — le besoin d’agir s’exprime en termes d’une obligation morale envers les générations futures.

*

Revenons sur ce qui se passe dans le Queensland. Le charbon, c’est 20% des exportations australiennes et le Queensland en produit les trois quarts. En plus, le gouverneur de l’Etat a annoncé, en juin 2015, la mise en œuvre d’un vaste complexe de neuf nouvelles mines, le projet « Galilee Basin » (de la taille du Royaume-Uni) qui à lui seul va doubler la production de charbon au Queensland. Le charbon australien est importé par le Japon (30%) et la Chine (25%), mais — comme nous l’avons déjà vu — la croissance du marché chinois s’arrêtera net en 2017 et les émissions chinoises de GES, toutes sortes confondues, va plafonner dans 15 ans. Tôt ou tard, le Japon suivra : étant donnée la pression économique et morale sur le charbon, c’est inévitable. Alors, les Australiens (n’oublions pas que leur marché interne est d’ores et déjà menacé par l’énergie solaire) vont-ils vendre leur charbon à l’Inde ? Sans doute – c’est une compagnie indienne qui va exploiter le Galilee Basin – mais l’Inde aussi fait des efforts proprement gigantesques au niveau de l’énergie solaire. Ce n’est d’ailleurs pas étonnant, puisque même du mauvais charbon coûte plus cher que le bon vieux soleil. Et les choses évoluent très vite. On peut imaginer que, d’ici à 2022, les parcs solaires indiens utiliseront une technologie qui n’existe qu’en laboratoire aujourd’hui et produiront de l’électricité à $0,02/KWh. Ses besoins d’énergie sont, certes, énormes, mais tôt ou tard l’Inde aussi tournera le dos au charbon. Et le Queensland sera fichu. L’Australie du Sud et de l’Ouest auront-elles à faire face à des « hordes » d’immigrés économiques ?

Le même sort attend le pétrole et le gaz. Ils s’en défendront bec et ongles — n’en doutons point — mais, tôt ou tard, ils ne pourront plus concurrencer des énergies renouvelables de moins en moins chères, de plus en plus performantes. D’ailleurs les dirigeants le savent. Comment expliquer sinon le fait que les industries des énergies fossiles aux Etats-Unis n’investissent que 0,25% de leur revenu en R&D (recherche et développement), contre 18% pour l’industrie pharmaceutique, 16% pour celle des semi-conducteurs ? Même l’industrie automobile réinvestit 3% !

Quant au non-problème du stockage d’électricité, oubliez-le. Des batteries d’une nouvelle génération sortent des laboratoires partout dans le monde. A titre d’exemple, l’invention du Pr Donald Sadoway du MIT entrera en production en 2016 : une batterie révolutionnaire de 2MW qui tient dans un conteneur standard.

En somme, il n’est pas déraisonnable d’imaginer que le monde entier sera en train de basculer vers le 100% renouvelable à l’horizon de 2025. Alors, le « bottom-up », fera-t-il l’affaire, tôt ou tard ?

Hélas, non. Car même le « tôt » sera trop tard.

*

Le GIEC a calculé notre marge de manœuvre en se demandant combien de GES nous pouvions ajouter à l’atmosphère sans déclencher des mécanismes de renforcement irréversibles. En d’autres termes, jusqu’où peut-on aller sans perdre le contrôle ? Selon le GIEC, le total cumulé de toutes nos émissions de CO2e depuis 1750 ne devrait pas dépasser les 1,000 Gt. Ce serait en quelque sorte le budget dont nous disposons. Or, en 2013 nous en avions déjà dépensé 530 Gt et nos émissions grimpaient – et grimpent toujours – au rythme de 3% par an.

La question se pose donc : avons-nous encore la possibilité de rester en dessous du plafond fatidique des 1,000 Gt ?

En principe, oui, mais…

graph point of no returnEn partant des chiffres du GIEC, j’ai fait un calcul somme toute assez facile et j’en conclus que nous pouvons garder un mince espoir d’éviter le pire du pire si nous faisons plafonner nos émissions (on parle d’atteindre « peak emissions ») en 2018 et les réduisons ensuite de 10% par an. L’IMF a dû fait le même genre de calcul, mais il situe l’échéance en 2017 !

A priori c’est mission impossible. Les principaux pays pollueurs s’obstinent à mégoter autour de 20% par-ci, 35% par-là, et certains d’entre eux sont particulièrement peu coopératifs, notamment l’Inde et la Pologne.

Pourtant, il me paraît évident que nous ne pouvons pas nous permettre le luxe d’attendre l’implosion « naturel » du marché des énergies fossiles dans 10-15 ans. Il faut casser ce marché au plus vite. Et la COP21 pourrait le faire. Doit le faire.

Le gaz et le pétrole sont particulièrement vulnérables aux sensibilités du marché. Pour maintenir la valeur de leurs actions en Bourse, ils doivent constamment faire preuve de leur profitabilité… présente et future. Autant dire l’importance stratégique de l’explora-tion, qui sert à identifier les gisements qui seront sources de revenu dans 5, 10 ou 15 ans. C’est un processus qui doit toujours aller de l’avant pour se maintenir. D’où sa vulnéra-bilité : si la COP décidait d’interdire l’exploration, c’en serait fini pour le gaz et le pétrole. Le marché les abandonnerait du jour au lendemain. Bien sûr, il y a peu de chances pour que cela se produise, je doute fort qu’une mesure aussi radicale puisse même figurer à l’ordre du jour. Mais pour le gaz et le pétrole le risque est tellement énorme que la seule menace pourrait suffire. L’émergence d’un mouvement populaire exigeant l’arrêt de l’exploration pourrait faire l’affaire.

Et cela ne dépend que de vous et de moi.

Climat : une vue d’ensemble – 3/4

Il y a 50 ans, lorsque le président Johnson disait au Congrès, “Notre génération a altéré la composition de l’atmosphère à l’échelle globale […] en augmentant de façon régulière la concentration en dioxyde de carbone par l’utilisation des combustibles fossiles,” et que le C02 atmosphérique commençait tout juste à pousser contre l’enveloppe du tolérable, nous aurions pu agir.

Graffito de Banksy

Il y a 50 ans, nous avions le temps. Mais maintenant…? Je ne vois pas comment éviter une augmentation de température de l’ordre de 4-6° d’ici à 2100. Et ça, ce sera le début de la fin : “Game over” comme l’a si bien dit Al Gore.

Comment en sommes-nous arrivés là ? Continue reading

Changement climatique : Mais qu’est-ce que je peux faire, moi ?

 

A vrai dire, je ne sais pas ce que vous pouvez faire. Quant à moi, il se trouve que j’ai un don pour le verbe, alors j’écris et je parle. En plus, j’ai le temps de lire et de réfléchir et je ne m’en prive pas.

Surtout, je veux agir. Comme beaucoup de gens, je trouve inadmissible la manière dont, collectivement, nous faisons abstraction des problèmes posés par le réchauffement global et la perturbation climatique qui s’ensuit. Nous sommes en pleine crise existentielle et personne ou presque n’en parle. Nous sommes à la dérive dans des eaux inconnues où règne un faux calme, et aucun des officiers à bord ne peut ni ne veut prendre la barre. J’en ai assez qu’on nous prenne pour des enfants qu’il faut protéger de la vérité. J’en ai ras-le-bol des mensonges de ces grandes personnes qu’on appelle des politiques et qui, depuis un demi-siècle, refusent de regarder le problème en face. J’en ai marre, et j’ai trouvé un moyen d’agir. Continue reading