Changement climatique

Les médias ne sont pas à la hauteur

Publié le 20 octobre 2015

Le magazine : “Pays de la Loire” — N°63

“En 2014, le Groupe d’Experts Intergouvernementale sur l’Evolution du Climat (GIEC) a reconfirmé que l’accélération du dérèglement climatique est due à l’activité humaine. Si nous n’arrivons pas à limiter la montée de la température du globe à  2°C d’ici à 2100 (0,8°C d’augmentation depuis 1880), les conséquences ne sont pas maîtrisables : montée des eaux, un milliard de réfugiés climatiques, raréfaction des ressources, multiplication des catastrophes naturelles.”

Voilà ce qu’on peut lire à la page 17, dans la tribune du groupe Europe Ecologie – Les Verts, et je note que – chose plutôt rare – la liste des conséquences inclut « un milliard de réfugiés climatiques ». Mais le reste de ce paragraphe est flou au point d’être dépourvu de tout sens.

GIEC 5 scénariosTout d’abord, le 5ème rapport du GIEC, dont le « Résumé pour Décideurs » fut déjà obsolète lors de sa publication il y a deux ans, en septembre 2013, a été largement dépassé par la réalité de ce qui se déroule sur le terrain. Les études scientifiques publiées depuis sa parution indiquent que nous sommes en présence d’un changement plus grand et plus rapide que celui prévu par le GIEC.

Ensuite, les scientifiques (et même les banques ! — cf l’annonce récente de l’IMF) considèrent qu’il est d’ores et déjà impossible de limiter les dégâts à 2°C. Aujourd’hui, les estimations pour l’an 2100 vont de 3-5° (probable) à 6-8° (possible).

Enfin, James Hansen (probablement le climatologue le plus respecté au monde) envisage une montée des eaux de 2 à 3m d’ici au milieu du siècle.

Bref, ce genre d’article n’apporte aucun éclairage ni sur l’échelle du problème, ni sur l’urgence, et encourage le lecteur à entretenir un optimisme totalement irréel.

 


 

Une vue d’ensemble : 1/4

Publié le 9 juillet 2015

Il y a deux semaines, dans la petite commune vendéenne où j’habite, j’ai présenté une conférence intitulée : “Tout ce que vous n’avez jamais pu savoir sur le changement climatique”. Monsieur le Maire avait évoqué cet “événement” dans son courriel hebdomadaire, et Ouest France y avait consacré un article le samedi précédent. Pour compléter ces informations, il y avait des affiches chez les commerçants. La salle fut préparée avec une centaine de chaises, dont… 28 seraient occupées. C’est dire l’intérêt que le changement climatique représente dans une commune de 3000 habitants.

Depuis, j’ai beaucoup réfléchi. En fin de compte, on peut dire très peu de choses pendant une conférence d’une heure. Or, le sujet est vaste et compte plusieurs facettes, toutes aussi importantes les unes que les autres si l’on vise une compréhension de l’ensemble du problème. D’où cet article et son titre ambitieux.

Depuis sa création en 1988, le GIEC (Le Groupe  inter-gouverne-mental d’experts sur l’évolution du climat) œuvre avec patience et rigueur (certains  seraient tentés de dire “avec lourdeur et pédantisme”) à la mise en cohérence des milliers d’articles publiés par les climatologues. Si nous disposons aujourd’hui d’une appréciation grandissante des différentes dynamiques qui contribuent au fonctionnement de la biosphère, c’est grâce au GIEC et plus particulièrement à ses 4ème et 5ème rapports, publiés respectivement en 2007 et 2014. Pourtant, ce travail de fourmi, pour utile qu’il soit, n’a jamais été la mission première du GIEC. Pour comprendre cette mission, il faut remonter 50 années en arrière, car — contrairement aux idées reçues — la science du changement climatique n’a pas commencé avec le GIEC.

Voici, en 1965, suivant la publication du rapport Revelle(1), le Président Johnson dans un message spécial au Congrès :

Notre génération a altéré la composition de l’atmosphère à l’échelle globale […] en augmentant de façon régulière la concentration en dioxyde de carbone par l’utilisation des combustibles fossiles.

En effet, le rapport Revelle avait conclu:

En 2000, la concentration du CO2 dans l’atmosphère aura augmenté de 25% par rapport à aujourd’hui [et] cela modifiera suffisamment l’équilibre thermique de l’atmosphère pour produire des changements significatifs du climat.

Le Président Johnson avait bien compris l’importance du rapport Revelle. Hélas, il avait d’autres dossiers sur son bureau, et pas des moindres : les marches pour les droits civiques dans le Sud, la législation sur le tabagisme, sans oublier la guerre du Vietnam. Le rapport Revelle glissa dans l’oubli.

Toutefois, il fut confirmé par celui des “Jasons”(2) en 1979, lui-même confirmé par celui de Charney(3) également en 1979. Et entre-temps, en 1978, la prestigieuse NOAA(4) avait prononcé solennellement :

Nous savons maintenant que les déchets industriels, comme le dioxyde de carbone […] peuvent avoir des conséquences sur le climat et qu’ils constituent une menace considérable pour la société du futur…

Tous les scientifiques impliqués dans ces différents travaux étaient d’avis qu’il fallait entreprendre plus de recherches, puisque les données disponibles à l’époque ne permettaient pas d’identifier la manière dont un réchauffement global se manifesterait. Mais tous s’accordaient pour dire que cela n’augurait rien de bon. Injecter de vastes quantités de CO2 dans l’atmosphère n’était pas une bonne idée.

En 1980, le rapport Schelling(5) a mis l’accent sur les impacts économique, politique et social d’un changement climatique. Par ailleurs, Schelling s’est permis une suggestion assez peu scienti-
fique :

Au milieu du prochain siècle, le climat pourrait être aussi différent de celui d’aujourd’hui que le climat d’aujourd’hui l’est de la dernière glaciation majeure. Mais, à l’opposé, il se peut que d’ici là, ou même plus tard, les effets que nous ressentirons ne soient pas nécessairement défavorables.

Ainsi, la brèche fut-elle ouverte aux forces de l’anti-science.

En 1983, Nierenberg(6) inscrivit son rapport dans le cadre de l’Economie et (incroyable mais vrai) de la Sécurité Nationale et, pendant cinq années, on ne parla plus des émissions de CO2.

La brève intervention de James Hansen devant un comité du Sénat — vingt minutes seulement — a suffit pour remettre la question à l’ordre du jour en 1988. Hansen, c’était du sérieux : il dirigeait le GISS (Godard Institute for Space Studies) au sein de la NASA. Ses premiers travaux, sur l’atmosphère vénusienne, lui avaient valu d’être à la pointe de la modélisation atmosphérique. Ensuite il avait affiné ses modèles et les avait appliqués à une compréhension de l’atmosphère de la Terre. “Le réchauffement climatique est maintenant suffisamment important pour que nous puissions établir, avec un haut degré de confiance, une relation de cause à effet avec l’effet de serre,” a-t-il dit aux augustes sénateurs. Et le GIEC se mit au travail.

Quant à sa mission — même si les directeurs du GIEC l’ignoraient alors — nul ne peut douter maintenant qu’elle consistait à prolonger la période pendant laquelle les politiques pouvaient demander toujours plus de recherches tout en refusant de prendre la moindre décision.

Le GIEC a accompli sa mission et pendant ces 50 années perdues… le monde a changé.


(1) Roger Revelle, qu’on appelle parfois “le père de l’effet de serre”, fut président fondateur du CCCO – Comité sur Changement Climatique et l’Océan – en 1958. Son rapport fut rédigé à la demande du Conseil scientifique du Président Johnson.

(2) A l’époque le président des Etats-Unis bénéficiait des conseils d’un comité indépendant de scientifiques de premier plan, que l’on appelait les “Jasons”. Leur rôle principal était de conseiller le gouvernement sur des questions de défense. En 1977 le département de l’Energie leur a demandé une étude sur les programmes de recherche du département sur le CO2. Les Jasons ont décidé de se pencher sur la question du CO2… et du climat.

(3) Jule Charney était l’un des fondateurs de la modélisation numérique de l’atmosphère et le météorologue peut-être le plus réputé en Amérique. Son rapport fut rédigé à la demande de l’Académie Nationale des Sciences.

(4) National Oceanic and Atmospheric Administration

(5) Le comité de l’économiste Thomas Schelling (prix Nobel pour ses travaux sur la théorie des jeux) comprenait, entre autres, Revelle, Bundy, le conseiller pour la sécurité nationale des présidents Kennedy et Johnson, et Nierenberg — voir ci-dessous.

(6) Bill Nierenberg, un physicien qui avait travaillé sur le Projet Manhattan, a été nommé directeur de l’Institut Scripps d’Océanographie en 1965, époque à laquelle cet institut s’occupait surtout de l’application de la science aux problèmes de sécurité nationale, en particulier la surveillance des sous-marins soviétiques et la localisation de missiles balistiques que ceux-ci étaient susceptibles de lancer. Il détestait les environnementalistes, qu’il traitait de « Luddites », et c’était un faucon parmi les faucons.


 

Une vue d’ensemble : 2/4

Publié le 12 juillet 2015

Grâce au GIEC, à Schelling, à Nierenberg et aux autres Seitz*, Singer*, Jastrow* et compagnie, le réchauffement global a pu évoluer sans interruption, au rythme de nos émissions de GES croissantes. Il a pourtant été détecté dans les années 1950 et formellement décrit en 1965. Nous avons perdu 50 années et le monde n’est plus du tout le même.

Cette deuxième moitié du 20ème siècle a vu le nombre d’humains sur Terre passer de trois 3 milliards à 7 milliards : quatre milliards de plus de personnes à nourrir, d’âmes à soutenir. Elle a vu la mise en place d’un capitalisme global dont le pouvoir, manifesté par les tribunaux de l’Organisation Mondiale du Commerce, dépasse d’ores et déjà celui des Etats souverains. Et bien sûr elle a vu la poursuite de pratiques industrielles basées sur l’exploitation des énergies fossiles et donc, l’émission de GES en quantités sans cesse croissantes. Le monde n’est vraiment plus le même.

Il y a 50 ans, le travail méticuleux de Charles David Keeling, qui faisait ses calculs à la main et qui, grâce à de nouveaux outils, mesurait le CO2 atmosphérique sur Mauna Loa (Haïti) avec une précision jusque-là impossible, a permis à Revelle d’évaluer la signification émergente des émissions de GES. En fait, les mesures de CO2 atmosphérique semblaient se situer sur une courbe exponentielle. A vrai dire, c’était quasiment certain, puisque les émissions de CO2 ne cessaient d’augmenter. Et cela représentait une menace pour la stabilité d’un système clos qui tournait tranquillement depuis au moins 850 000 ans, et probablement depuis 2,1 millions d’années (voir ici : Hönisch et al – 2009).

Je m’explique.

Keeling_2

Fig.1 : ne sont visibles que les données disponibles pour Revelle

Aujourd’hui, nous reconnaissons tous ces vagues de chaud et de froid — des périodes glaciaires et interglaciaires — qui se sont succédé pendant au moins 850 000 années. Mais peu de gens en apprécient la signification. Fig.1 illustre la variation du niveau de CO2 atmosphérique. Si l’on y ajoutait les variations de température pour la même période, la courbe suivrait la même forme, les hauts et les bas coïncideraient. Et ce pour la bonne et simple raison que plus l’océan est froid, plus il absorbe de CO2. Quand les eaux se réchauffent, elles libèrent du CO2, qui passe dans l’atmosphère. Grâce aux travaux des scientifiques sur des carottages glaciaires, nous avons la quasi-certitude que ces échanges de CO2 entre les océans et l’atmosphère se sont poursuivis pendant au moins 850 millénaires. Mais il me semble raisonnable de supposer qu’ils s’opèrent depuis 2,5 millions d’années, période à laquelle la configuration tectonique qui nous est familière a été achevée : notre mappemonde.

Les variations de température interviennent de manière naturelle, tous les cent mille ans environ, en fonction des Cycles de Milankovitch. Voir ici, dans la section “Les rythmes de la Terre”, pour une explication détaillée.

Pour l’instant, notons trois choses très importantes :

  • Le système Terre opérait “en vase clos” : c’est-à-dire qu’à tout moment la quantité totale de CO2 présent dans le système était constante. Seule variait la proportiondu total présente dans l’atmosphère ou dans les océans.
  • Dès la révolution industrielle, nous avons commencé à injecter d’importantes quantités de CO2 nouveau dans l’atmosphère.
  • La différence entre le climat tempéré des interglaciaires et une ère glaciaire, (où les glaces du Nord descendent jusqu’à Paris et où New-York se trouve sous un kilomètre de glace), correspond à une variation de seulement 100 ppm au niveau du CO2 atmosphérique.

Il y a 50 ans, Revelle disait tout simplement que l’ajout de CO2 nouveau risquait  de déstabiliser le système tout entier ; que plus on ajoutait de CO2, plus le risque était grand ; et qu’il s’ensuivrait un changement climatique dont les effets ne sauraient qu’être néfastes pour les activités humaines bien qu’on ne pût en prédire le détail.

Il y a 50 ans, la menace était claire, mais à ce stade-là il ne s’agissait que d’une menace. Il y a 50 ans, la tendance était à l’optimisme : la Deuxième Guerre Mondiale était derrière nous, l’économie tournait à plein régime, les gens regardaient vers le futur et non plus vers le passé. Infléchir la courbe montante du CO2 pour la sortir de sa trajectoire exponentielle était alors possible, et c’eut été une belle aventure pour la deuxième moitié du 20ème siècle.

Aujourd’hui, nous savons que Revelle avait raison sur toute la ligne. Pire, le système Terre est non seulement déstabilisé, il est cassé, et ce de manière définitive. Cela devient évident — même flagrant — si nous complétons le Fig.1 des données auxquelles Revelle n’avait pas accès :

grimpe verticalement

Fig.2 : 100 ppm de plus

Le CO2 atmosphérique est actuellement à 400 ppm et nos émissions de GES augmentent toujours de 3% par an comme si de rien n’était. Il est sûr et certain que les 450 ppm seront atteintes dans les décennies à venir. Et après ? 500 ? 600 ? Ce serait, comme Al Gore l’a si bien dit, “Game over”.

Pendant deux millions d’années, le niveau de CO2 atmosphérique était déterminé par les variations de température inhérentes aux cycles naturels de la Terre. Désormais, c’est le CO2 qui détermine et déterminera la température de la Terre. Il s’agit là, mes amis, d’un changement à l’échelle géologique. Et c’est irréversible — il n’y a pas de bouton “Reset”. Par définition, plus rien ne sera jamais comme avant.

Voilà où nous en sommes aujourd’hui. Le constat est choquant et désespérément triste, d’autant plus qu’il n’est pas encore généralement admis. Je ne peux pas croire que nos décideurs ignorent tout ce que je vous ai exposé ici. S’impose alors la conclusion qu’ils sont en plein déni, et cela n’est point dû au hasard. Dans un prochain article, je vous parlerai de l’influence disproportionnée et calamiteuse d’une poignée de vétérans de la Guerre Froide, que Naomi Oreskes et Michael Conway ont appelés les marchands de doute.

* Vous découvrez ces idéologues pathologiques par la suite, à moins de lire vous-même « Les marchands de doute » de Naomi Oreskes et Michael Conway.


 

Une vue d’ensemble : 3/4

Publié le 20 août 2015

Il y a 50 ans, lorsque le président Johnson disait au Congrès, “Notre génération a altéré la composition de l’atmosphère à l’échelle globale […] en augmentant de façon régulière la concentration en dioxyde de carbone par l’utilisation des combustibles fossiles,” et que le C02 atmosphérique commençait tout juste à pousser contre l’enveloppe du tolérable, nous aurions pu agir.

Graffito de Banksy

Il y a 50 ans, nous avions le temps. Mais maintenant…? Je ne vois pas comment éviter une augmentation de température de l’ordre de 4-6° d’ici à 2100. Et ça, ce sera le début de la fin : “Game over” comme l’a si bien dit Al Gore.

Comment en sommes-nous arrivés là ?


Comment se fait-il que nous n’ayons pas écouté les avertissements des scientifiques et que, par conséquent, nous ayons perdu un demi-siècle ? Sommes-nous, tout simplement, trop stupides pour comprendre ce que cela veut dire : “mettre en péril la vie de nos enfants” ? Je crains que oui. Notre perspective sur l’univers est définie par nos quatre-vingts ans et les dix doigts que nous utilisons pour compter. Tout ce qui dépasse cette échelle a tendance à nous échapper. Par ailleurs, comme je l’ai déjà dit (“le chemin de notre avancement…”), la modestie et la miséricorde ne sont pas nos qualités premières. Les politiques ont-ils manqué de courage, de perspicacité, d’intelligence, d’information, de lucidité, d’un sens de la responsabilité ? Sans doute. Mais chacun connaît la citation de Bismarck : “La politique, c’est l’art du possible”. Les scientifiques n’ont-ils pas été suffisamment clairs ? Ont-ils manqué d’insistance ? Le langage scientifique est clair comme l’eau de roche (surtout par rapport à celui des politiques), mais il a pour inconvénient  d’évoquer toujours les deux faces de la médaille — ce que nous savons et ce que nous ne savons pas — et il est donc vulnérable aux attaques déloyales de gens de mauvaise  foi. En plus, il est difficile pour les scientifiques d’insister sur l’importance de leurs conclusions sans courir le risque de se faire accuser de “faire de la politique”. Les médias ont-ils trahi le grand public en présentant les choses d’une manière biaisée ? Ont-ils même publié de la désinformation dont le but fut de semer et de maintenir la confusion ? Cela ne fait, hélas, guère de doute. Enfin, il va sans dire que l’industrie des énergies fossiles s’emploie avec beaucoup de détermination à bloquer toute réglementation de ses activités.

L’attitude des industries concernées fait montre de cohérence : nos produits nous rapportent beaucoup d’argent, une réglementation plus stricte pourrait réduire nos bénéfices, alors nous nous opposons à tout changement. En logique économique, cette attitude tenait debout. Mais les produits étant dangereux pour la santé et l’environne-ment, il fallait faire abstraction de toute considération morale, ce qui n’est pas sans risque en termes d’image et de prise de responsabilité.

La parade fut trouvée dès les années 1950. A cette époque, les cigarettiers avaient un problème de taille : depuis une vingtaine d’années déjà la science était formelle — fumer induit le cancer du poumon. L’industrie du tabac ne pouvait pas répliquer frontalement. Il fallait, pour contourner l’obstacle, trouver une stratégie à la fois efficace et acceptable aux yeux du grand public.

Le 15 décembre 1953 fut un jour décisif. […] Les prési-dents de quatre des plus grandes compagnies de tabac américaines — American Tobacco, Benson & Hedges, Philip Morris et U.S. Tobacco — se rencontrèrent au vénérable Plaza Hotel de New York. […] L’homme qu’ils étaient venus écouter était tout aussi puissant : John Hill, fondateur et PDG de l’une des plus grandes et plus puissantes entreprises de relations publiques, Hill & Knowlton. […] A la fin de la journée, Hill conclut : “Le doute scientifique doit perdurer.” (1)

Ce “doute scientifique” serait fabriqué et propagé par tous les moyens possibles, soutenus par les énormes sommes d’argent que l’industrie s’apprêtait à y consacrer. Les scrupules de la presse seraient balayés — avec une facilité déconcertante — par la menace de poursuites judiciaires sans fin s’ils refusaient de présenter les deux côtés du “débat”.

Ainsi que le Ministère de la justice américaine le résumerait plus tard, ils décidèrent de “tromper le public américain sur les effets du tabagisme sur la santé”. (1)

Cette stratégie allait s’articuler autour de deux axiomes, répétés ad nauseam : “Il n’y a pas de preuve” et “Les scientifiques ne sont pas d’accord.” Si ces deux propositions, pour un scientifique, sont formellement vraies, leur emploi en langage courant constitue un abus éhonté et porte un message indéniablement mensonger.

1° — Des “preuves“, on en trouve dans le domaine des mathématiques ; la science se contente d’établir les probabilités et s’y emploie avec une très grande rigueur. C’est pourquoi la science ne parle pas d’une “vérité” mais d’une “théorie” plus ou moins étayée par les observations et l’expérimentation.

Exiger de la science qu’elle fournisse des “preuves” est tout simplement un non-sens. Mais quand la science parle d’une probabilité de 95%, elle parle d’une quasi-certitude.

2° — “Les scientifiques ne sont pas d’accord”, certes, mais cette proposition ne veut rien dire si on ne précise pas “lesquels” et “combien”. La science est un domaine immensément vaste et les spécialités se comptent par milliers. Prenons l’exemple de la médecine : si j’ai une rage de dent, je ne vais pas consulter un gynécologue, bien qu’il soit autant “médecin” que le dentiste. De même, en matière de tabagisme, l’opinion d’un spécialiste de la physique des particules est d’un intérêt minimal.

Pourtant, cette stratégie fonctionne à la perfection depuis plus d’un demi-siècle, et de ce fait elle est devenue le modèle à suivre pour d’autres industries cernées par la science : les producteurs de DDT et de gaz CFC ou d’amiante, et — bien sûr et surtout — les exploitants d’énergies fossiles. Tous ont adopté la même approche : fabriquer un faux-débat de toutes pièces, l’imposer aux médias et revendiquer toujours plus de recherches afin d’établir la “vérité”.

Cela paraît absurde et l’est, monstrueusement. Mais ça a marché, et ça marche toujours.

Et pourtant, je reste incrédule. Aujourd’hui, le danger du changement climatique me paraît tellement évident, la menace tellement claire, que je me dis qu’il y avait forcément d’autres facteurs, d’autres acteurs, d’autres enjeux qui se cachaient et aux yeux du public et des décideurs. Quelque chose de puissant, viscéral, capable de colorier les perceptions de manière quasi subliminale.

Ce quelque chose, c’est l’idéologie.  Nous le savons maintenant, grâce aux recherches méticuleuses de Naomi Oreskes et d’Eric Conway et au livre tout à fait remarquable qu’ils ont publié : “Les marchands de doute“. Pour comprendre les tenants et les aboutissants,  il faut remonter jusqu’aux années 1940.

Le Projet Manhattan, qui a développé la première bombe atomique, a eu pour effet secondaire de créer une classe de super-héros nationaux. La réputation des scientifiques ayant contribué à ce projet fut gravée dans la pierre. Ils sont devenus des géants de la science, irréprochables, et incontournables dans leur domaine. Les années passant, certains d’entre eux ont fait carrière dans l’Administration et sont parvenus à exercer un pouvoir considérable dans des domaines divers et variables, en dehors de la physique des particules. Leur réputation valait la présomption de sagesse. Ils ont été appelés à encadrer le débat sur le tabagisme, par exemple, ou sur les pluies acides, le DDT, le trou dans la couche d’ozone, et — surtout — le changement climatique.

Parmi ces vénérables messieurs, quatre en particulier ont joué un rôle décisif dans chacun de ces dossiers, et plus particulièrement dans celui du changement climatique. Il s’agit de Robert Jastrow, William Nierenberg, Frederic Seitz et Fred Singer.

Les quatre hommes partageaient un niveau intellectuel hors du commun et une maîtrise redoutable des rouages de l’Administration, mais aussi — hélas — les cicatrices de la Guerre Froide sous la forme d’une haine implacable du communisme. Pour eux, tout ce qui relevait d’une quelconque réglementation du sacro-saint “marché”, tout ce qui pourrait avoir pour effet de limiter le droit d’une entreprise de mener son activité comme bon lui semblait, ouvrait la porte au communisme. Or, si la science disait que les fabricants de cigarettes était responsables de centaines de milliers de morts chaque année, que les pluies acides étaient provoquées par les émissions sulfuriques des centrales à charbon, que les gaz CFC utilisés par les fabricants de réfrigérateurs finiraient par détruire la couche d’ozone, que les émissions de CO2 menaçaient la civilisation telle que nous la connais-sons… la science, par définition, devait avoir tort !

En 1989, Jastrow, Nierenberg, Seitz et Singer ont rédigé un rapport qui jetait le doute sur le changement climatique. Le président Bush, trop content de pouvoir contrecarrer l’impact du discours de James Hansen devant le Sénat en 1988, les a invités à la Maison Blanche pour lui en parler. Les médias, inondés par les communiqués de presse issus des think tanks des climato-menteurs, ont fait mousser l’affaire et en fin de compte l’élan généré par Hansen en a grandement souffert.

Mais :

[Les] les journalistes et le public ne comprirent jamais qu’il ne s’agissait pas de débats scientifiques — prenant place au sein des laboratoires, entre chercheurs actifs —, mais de désinformation, partie intégrante d’une vaste entreprise commencée avec le tabac. (2)

Et voilà pourquoi nous sommes aujourd’hui face à la catastrophe. 50 années de perdues ! Dont au moins la moitié directement attribuable aux efforts de ces quatre idéologues pathologiques. Il y a 25 ans, le niveau de CO2 atmosphérique était de 350 ppm et on pouvait encore envisager d’infléchir la courbe montante. Aujourd’hui, nous en sommes à 400 ppm et je crains fort que les carottes ne soient cuites.

*

Dans le dernier de ces quatre articles, j’analyserai les paysages technologique et politique d’aujourd’hui, à la recherche d’une lueur d’espoir pour demain.

(1) « Les marchands de doute » – Oreskes & Conway – Poche-Le Pommier – p.30

(2) Ibid – p.17

 


 

Une vue d’ensemble : 4/4

Publié le 29 septembre 2015

La science du changement climatique n’est ni récente ni difficile à comprendre : ce qui a toujours été très difficile, c’est de convaincre des gens de mauvaise foi de la prendre au sérieux. Aujourd’hui nous sommes dos au mur au fond d’une impasse, acculés par une alliance mensongère des producteurs d’énergies fossiles avec des bureaucrates et des politiques aveuglés par une idéologie dépassée. Dans ce dernier de quatre articles, je cherche désespérément une sortie de dernière minute dans ce scénario de fous.
Solutions innovatrices en Espagne

Solutions innovatrices en Espagne

Les domaines politique et économique sont tributaires l’un de l’autre, inséparables. Cela a toujours été le cas. Théoriquement, l’économie est au service de la politique — c’est le principe même de la démocratie. Dans la pratique, ces dernières 30-40 années ont vu une inversion des rôles. Dire que la politique n’a plus aucun pouvoir serait peut-être une exagération, mais il est sûr et certain que dans la lutte contre le changement climatique la prise de décision et d’action à l’échelle nécessaire est rendue quasiment impossible par l’influence d’intérêts dits « économiques ». C’est un vrai problème, devenu structurel.

La situation aujourd’hui est tellement grave que notre seul, mince espoir d’échapper au pire passe par le changement structurel à une échelle et à une vitesse jamais vues. Pourtant, sur le plan technologique, un tel changement est tout à fait possible. Jacobsen et Delucchi ont même développé un schéma qui conduirait à une économie globale à carbone zéro d’ici à 2030.

Jacobsen et ses collègues, qui sont en train d’élaborer des plans directeurs détaillés pour tous les Etats américains, ont déjà émis des projections pour l’ensemble du pays. « Il est totalement erroné de croire que nous avons besoin de gaz naturel, de charbon ou de pétrole ; selon nous, il s’agit là d’un mythe. »

Si cela est vrai, si les calculs de Jacobsen et Delucchi sont justes, si c’est aussi simple que ça, pourquoi les politiques ne se bousculent-ils pour aller dans ce sens-là ? Très succinctement, parce qu’ils ne peuvent pas : ils sont pris dans un carcan juridique qu’ils ont eux-mêmes mis en place. Regardons-en deux exemples très révélateurs :

  • Dans la foulée de l’après-Fukushima, l’Allemagne — où la pression anti-nucléaire a toujours été particulièrement puissante — a décidé tout bonnement d’arrêter toutes ses centrales nucléaires et de donner un sérieux coup de pouce au développement des énergies renouvelables. Ce fut, dirait-on, une décision souveraine que Berlin était en droit de prendre, n’est-ce pas ?

Faux ! En mai 2012, l’entreprise de production et de distribution d’électricité suédoise Vattenfall a déposé auprès du Centre international de règlement des différends relatifs à investissement (CIRDI, créé sous les auspices de la Banque mondiale) une demande d’arbitrage international contre le gouvernement fédéral allemand. En vue de la sortie du nucléaire, le groupe doit accepter la fermeture de ses centrales nucléaires Krümmel et Brunsbüttel. C’est pourquoi Vattenfall requiert, selon des informations à ce jour non confirmées par les autorités, une indemnisation de 3,7 milliards d’euros. Vattenfall invoque ses droits émanant du traité sur la charte de l’énergie (TCE). D’autres plaintes en cours ou envisagées pourraient porter à une quinzaine de milliards d’euros le total du dédommagement demandé à l’Allemagne.

  • La société italienne Silfab produit des panneaux solaires. Le marché mondial des panneaux solaires est dominé par la Chine, et notamment ses modèles de bas de gamme peu chers mais pas très efficaces. Les produits de Silfab coûtent plus cher mais sont aussi plus efficaces. En 2010, Silfab envisageait de s’installer au Canada, où l’Etat d’Ontario s’était lancé dans un vaste programme d’énergies renouvelables visant l’élimination de l’énergie fossile à l’horizon de 2014. Très intéressée, Silfab est allée jusqu’à concevoir une nouvelle machine-outil à la pointe de la technologie qui rendrait ses panneaux encore plus efficaces mais aussi nettement plus compétitifs.

Les conditions imposées par l’Ontario obligeaient les entreprises étrangères à engager un pourcentage significatif de main-d’œuvre locale et à se fournir sur place en matières premières et pièces détachées dans la mesure du possible. Cela ne dérangeait point Silfab, qui inscrivait ses activités dans une démarche globale de décarbonisation. Mais ça dérangeait les Chinois ! Selon eux, il y avait « préjudice contre la libre concurrence ». Ils ont traîné Silfab et l’Etat d’Ontario devant les tribunaux de l’OMC (Organisation mondial du commerce)… et ils ont eu gain de cause.

Ne nous trompons pas d’ennemie : l’ennemie n’est pas la Chine, mais l’OMC. Ce même cadre juridique est exploité par les Etats-Unis contre la Chine, par la Chine contre l’Inde, par l’Inde contre le Royaume-Uni, etc, etc. Joseph Stiglitz, lauréat du prix Nobel d’économie, ne mâche pas ses mots :

Doit-on, parce qu’ils ont concocté un système dont ils ne saisissent pas les enjeux, laisser une bande de juristes stupides faire obstacle au sauvetage de la planète ?

Et Steven Shrybman, avocat spécialisé dans le commerce international et les litiges d’intérêt public, de déclarer que le problème est « structurel » :

Si le droit commercial international ne tolère pas certaines mesures essentielles à la lutte contre les changements climatiques, il faudra manifestement en redéfinir les règles. Jamais on ne pourra installer une économie durable en maintenant les règles commerciales en l’état. C’est absolument impossible.

Conclusion : le changement imposé (appelé l’approche « top-down ») ne peut pas fonctionner.

*

Alors, qu’en est-il du « bottom-up » ? Le changement structurel peut-il émerger d’initiatives régionales, locales, voire individuelles ? Les exemples encourageants ne manquent pas :

  • En Queensland, Australie, cet été (2015) le générateur principal (qui exploite surtout le charbon) s’est trouvé obligé à brader sa surproduction à d’autres générateurs, parce que sa propre clientèle s’oriente de plus en plus vers l’énergie solaire.
  • La Californie dispose des trois plus grandes centrales solaires au monde, produisant à elles seules plus de 1.500 MW. Selon l’agence américaine d’information sur l’énergie (US Energy Information Administration), l’Etat vient de franchir un cap : le solaire y assure maintenant 5 % de la production annuelle d’énergie, une première dans un Etat américain. La Californie génère ainsi deux fois plus d’énergie solaire qu’en 2013 et plus que les 49 autres Etats additionnés (Le Monde Economie, 29 avril 2015). L’Etat a mis en place un plan pour couvrir 33% de ses besoins énergétiques d’ici à 2021.
  • PS10 & 20 solar towersEn Espagne, au mois de mars 2015, 47% de l’énergie consommée fut de source renouvelable. Les installations sont parfois énormes, comme celles-ci près de Séville, parfois locales et innovatrices comme le cimetière en haut de cet article. En 2005, l’Espagne fut le premier pays à exiger que tout nouveau bâtiment soit équipé en panneaux solaires, et en 2009 le deuxième après l’Israël à imposer l’énergie solaire pour l’eau chaude.
  • En 2013, l’Europe (27 pays) a tiré 15% de son énergie de sources renouvelables : la Suède 52%, le Norvège 66% et l’Ecosse 164%.
  • D’ici à 2022, l’Inde se sera dotée d’une capacité solaire de 100 GW. A titre de com-paraison, le parc nucléaire français a une capacité de 63 GW.
  • La Chine – malgré toutes les difficultés qu’elle connaît, notamment en ce qui concerne le charbon – est le seul pays à avoir annoncé non seulement des pourcentages de réduction de ses émissions de GES mais leur plafonnement d’ici à 2030.
  • Quant aux aspects macro-économiques, les lobbies n’ont de cesse d’affirmer qu’on « ne peut pas », et que « ça coûte trop cher », mais toutes les études indépendantes démontrent par a + b que la transition vers les énergies renouvelable est non seulement possible, mais souhaitable, même en termes purement économiques.
  • Enfin, s’agissant du changement climatique, je ne suis pas le seul à inscrire le problème dans un cadre moral. De plus en plus — et notamment aux Etats-Unis — le besoin d’agir s’exprime en termes d’une obligation morale envers les générations futures.

*

Revenons sur ce qui se passe dans le Queensland. Le charbon, c’est 20% des exportations australiennes et le Queensland en produit les trois quarts. En plus, le gouverneur de l’Etat a annoncé, en juin 2015, la mise en œuvre d’un vaste complexe de neuf nouvelles mines, le projet « Galilee Basin » (de la taille du Royaume-Uni) qui à lui seul va doubler la production de charbon au Queensland. Le charbon australien est importé par le Japon (30%) et la Chine (25%), mais — comme nous l’avons déjà vu — la croissance du marché chinois s’arrêtera net en 2017 et les émissions chinoises de GES, toutes sortes confondues, va plafonner dans 15 ans. Tôt ou tard, le Japon suivra : étant donnée la pression économique et morale sur le charbon, c’est inévitable. Alors, les Australiens (n’oublions pas que leur marché interne est d’ores et déjà menacé par l’énergie solaire) vont-ils vendre leur charbon à l’Inde ? Sans doute – c’est une compagnie indienne qui va exploiter le Galilee Basin – mais l’Inde aussi fait des efforts proprement gigantesques au niveau de l’énergie solaire. Ce n’est d’ailleurs pas étonnant, puisque même du mauvais charbon coûte plus cher que le bon vieux soleil. Et les choses évoluent très vite. On peut imaginer que, d’ici à 2022, les parcs solaires indiens utiliseront une technologie qui n’existe qu’en laboratoire aujourd’hui et produiront de l’électricité à $0,02/KWh. Ses besoins d’énergie sont, certes, énormes, mais tôt ou tard l’Inde aussi tournera le dos au charbon. Et le Queensland sera fichu. L’Australie du Sud et de l’Ouest auront-elles à faire face à des « hordes » d’immigrés économiques ?

Le même sort attend le pétrole et le gaz. Ils s’en défendront bec et ongles — n’en doutons point — mais, tôt ou tard, ils ne pourront plus concurrencer des énergies renouvelables de moins en moins chères, de plus en plus performantes. D’ailleurs les dirigeants le savent. Comment expliquer sinon le fait que les industries des énergies fossiles aux Etats-Unis n’investissent que 0,25% de leur revenu en R&D (recherche et développement), contre 18% pour l’industrie pharmaceutique, 16% pour celle des semi-conducteurs ? Même l’industrie automobile réinvestit 3% !

Quant au non-problème du stockage d’électricité, oubliez-le. Des batteries d’une nouvelle génération sortent des laboratoires partout dans le monde. A titre d’exemple, l’invention du Pr Donald Sadoway du MIT entrera en production en 2016 : une batterie révolutionnaire de 2MW qui tient dans un conteneur standard.

En somme, il n’est pas déraisonnable d’imaginer que le monde entier sera en train de basculer vers le 100% renouvelable à l’horizon de 2025. Alors, le « bottom-up », fera-t-il l’affaire, tôt ou tard ?

Hélas, non. Car même le « tôt » sera trop tard.

*

Le GIEC a calculé notre marge de manœuvre en se demandant combien de GES nous pouvions ajouter à l’atmosphère sans déclencher des mécanismes de renforcement irréversibles. En d’autres termes, jusqu’où peut-on aller sans perdre le contrôle ? Selon le GIEC, le total cumulé de toutes nos émissions de CO2e depuis 1750 ne devrait pas dépasser les 1,000 Gt. Ce serait en quelque sorte le budget dont nous disposons. Or, en 2013 nous en avions déjà dépensé 530 Gt et nos émissions grimpaient – et grimpent toujours – au rythme de 3% par an.

La question se pose donc : avons-nous encore la possibilité de rester en dessous du plafond fatidique des 1,000 Gt ?

En principe, oui, mais…

graph point of no returnEn partant des chiffres du GIEC, j’ai fait un calcul somme toute assez facile et j’en conclus que nous pouvons garder un mince espoir d’éviter le pire du pire si nous faisons plafonner nos émissions (on parle d’atteindre « peak emissions ») en 2018 et les réduisons ensuite de 10% par an. L’IMF a dû fait le même genre de calcul, mais il situe l’échéance en 2017 !

A priori c’est mission impossible. Les principaux pays pollueurs s’obstinent à mégoter autour de 20% par-ci, 35% par-là, et certains d’entre eux sont particulièrement peu coopératifs, notamment l’Inde et la Pologne.

Pourtant, il me paraît évident que nous ne pouvons pas nous permettre le luxe d’attendre l’implosion « naturel » du marché des énergies fossiles dans 10-15 ans. Il faut casser ce marché au plus vite. Et la COP21 pourrait le faire. Doit le faire.

Le gaz et le pétrole sont particulièrement vulnérables aux sensibilités du marché. Pour maintenir la valeur de leurs actions en Bourse, ils doivent constamment faire preuve de leur profitabilité… présente et future. Autant dire l’importance stratégique de l’explora-tion, qui sert à identifier les gisements qui seront sources de revenu dans 5, 10 ou 15 ans. C’est un processus qui doit toujours aller de l’avant pour se maintenir. D’où sa vulnéra-bilité : si la COP décidait d’interdire l’exploration, c’en serait fini pour le gaz et le pétrole. Le marché les abandonnerait du jour au lendemain. Bien sûr, il y a peu de chances pour que cela se produise, je doute fort qu’une mesure aussi radicale puisse même figurer à l’ordre du jour. Mais pour le gaz et le pétrole le risque est tellement énorme que la seule menace pourrait suffire. L’émergence d’un mouvement populaire exigeant l’arrêt de l’exploration pourrait faire l’affaire.

Et cela ne dépend que de vous et de moi.

One thought on “Changement climatique

  1. Cette synthèse est à mon avis remarquable, documentée, fondée sur l’histoire récente et ouverte sur l’avenir.
    Je partage avec vous mon témoignage. Père de famille en région parisienne, j’ai abandonné mon auto diesel avec laquelle nous parcourions 18.000 km/an pour une auto essence/GPL. Je m’auto-congratulais, automobiliste ‘responsable’. Parce que le coût du carburant au kilomètre était inférieur, je me sentais plus libre de rouler plus souvent et plus loin et nous sommes passés à 23.000 km/an… plus écolo, et plus pollueur ! Ce constat me stupéfie. Mes efforts sont désormais de redescendre à 18.000 km/an : travail depuis mon domicile, courses à bicyclette. Nous en sommes péniblement à 21.000 km/an. En l’occurrence, je n’attends pas des pouvoirs publics ni de la COP21 qu’ils me fassent réduire ma production de CO2 : c’est à moi de le faire.

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