Climat : une vue d’ensemble – 3/4

Il y a 50 ans, lorsque le président Johnson disait au Congrès, “Notre génération a altéré la composition de l’atmosphère à l’échelle globale […] en augmentant de façon régulière la concentration en dioxyde de carbone par l’utilisation des combustibles fossiles,” et que le C02 atmosphérique commençait tout juste à pousser contre l’enveloppe du tolérable, nous aurions pu agir.

Graffito de Banksy

Il y a 50 ans, nous avions le temps. Mais maintenant…? Je ne vois pas comment éviter une augmentation de température de l’ordre de 4-6° d’ici à 2100. Et ça, ce sera le début de la fin : “Game over” comme l’a si bien dit Al Gore.

Comment en sommes-nous arrivés là ?


 

Comment se fait-il que nous n’ayons pas écouté les avertissements des scientifiques et que, par conséquent, nous ayons perdu un demi-siècle ? Sommes-nous, tout simplement, trop stupides pour comprendre ce que cela veut dire : “mettre en péril la vie de nos enfants” ? Je crains que oui. Notre perspective sur l’univers est définie par nos quatre-vingts ans et les dix doigts que nous utilisons pour compter. Tout ce qui dépasse cette échelle a tendance à nous échapper. Par ailleurs, comme je l’ai déjà dit (“le chemin de notre avancement…”), la modestie et la miséricorde ne sont pas nos qualités premières. Les politiques ont-ils manqué de courage, de perspicacité, d’intelligence, d’information, de lucidité, d’un sens de la responsabilité ? Sans doute. Mais chacun connaît la citation de Bismarck : “La politique, c’est l’art du possible”. Les scientifiques n’ont-ils pas été suffisamment clairs ? Ont-ils manqué d’insistance ? Le langage scientifique est clair comme l’eau de roche (surtout par rapport à celui des politiques), mais il a pour inconvénient  d’évoquer toujours les deux faces de la médaille — ce que nous savons et ce que nous ne savons pas — et il est donc vulnérable aux attaques déloyales de gens de mauvaise  foi. En plus, il est difficile pour les scientifiques d’insister sur l’importance de leurs conclusions sans courir le risque de se faire accuser de “faire de la politique”. Les médias ont-ils trahi le grand public en présentant les choses d’une manière biaisée ? Ont-ils même publié de la désinformation dont le but fut de semer et de maintenir la confusion ? Cela ne fait, hélas, guère de doute. Enfin, il va sans dire que l’industrie des énergies fossiles s’emploie avec beaucoup de détermination à bloquer toute réglementation de ses activités.

L’attitude des industries concernées fait montre de cohérence : nos produits nous rapportent beaucoup d’argent, une réglementation plus stricte pourrait réduire nos bénéfices, alors nous nous opposons à tout changement. En logique économique, cette attitude tenait debout. Mais les produits étant dangereux pour la santé et l’environne-ment, il fallait faire abstraction de toute considération morale, ce qui n’est pas sans risque en termes d’image et de prise de responsabilité.

La parade fut trouvée dès les années 1950. A cette époque, les cigarettiers avaient un problème de taille : depuis une vingtaine d’années déjà la science était formelle — fumer induit le cancer du poumon. L’industrie du tabac ne pouvait pas répliquer frontalement. Il fallait, pour contourner l’obstacle, trouver une stratégie à la fois efficace et acceptable aux yeux du grand public.

Le 15 décembre 1953 fut un jour décisif. […] Les prési-dents de quatre des plus grandes compagnies de tabac américaines — American Tobacco, Benson & Hedges, Philip Morris et U.S. Tobacco — se rencontrèrent au vénérable Plaza Hotel de New York. […] L’homme qu’ils étaient venus écouter était tout aussi puissant : John Hill, fondateur et PDG de l’une des plus grandes et plus puissantes entreprises de relations publiques, Hill & Knowlton. […] A la fin de la journée, Hill conclut : “Le doute scientifique doit perdurer.” (1)

Ce “doute scientifique” serait fabriqué et propagé par tous les moyens possibles, soutenus par les énormes sommes d’argent que l’industrie s’apprêtait à y consacrer. Les scrupules de la presse seraient balayés — avec une facilité déconcertante — par la menace de poursuites judiciaires sans fin s’ils refusaient de présenter les deux côtés du “débat”.

Ainsi que le Ministère de la justice américaine le résumerait plus tard, ils décidèrent de “tromper le public américain sur les effets du tabagisme sur la santé”. (1)

Cette stratégie allait s’articuler autour de deux axiomes, répétés ad nauseam : “Il n’y a pas de preuve” et “Les scientifiques ne sont pas d’accord.” Si ces deux propositions, pour un scientifique, sont formellement vraies, leur emploi en langage courant constitue un abus éhonté et porte un message indéniablement mensonger.

1° — Des “preuves“, on en trouve dans le domaine des mathématiques ; la science se contente d’établir les probabilités et s’y emploie avec une très grande rigueur. C’est pourquoi la science ne parle pas d’une “vérité” mais d’une “théorie” plus ou moins étayée par les observations et l’expérimentation.

Exiger de la science qu’elle fournisse des “preuves” est tout simplement un non-sens. Mais quand la science parle d’une probabilité de 95%, elle parle d’une quasi-certitude.

2° — “Les scientifiques ne sont pas d’accord”, certes, mais cette proposition ne veut rien dire si on ne précise pas “lesquels” et “combien”. La science est un domaine immensément vaste et les spécialités se comptent par milliers. Prenons l’exemple de la médecine : si j’ai une rage de dent, je ne vais pas consulter un gynécologue, bien qu’il soit autant “médecin” que le dentiste. De même, en matière de tabagisme, l’opinion d’un spécialiste de la physique des particules est d’un intérêt minimal.

Pourtant, cette stratégie fonctionne à la perfection depuis plus d’un demi-siècle, et de ce fait elle est devenue le modèle à suivre pour d’autres industries cernées par la science : les producteurs de DDT et de gaz CFC ou d’amiante, et — bien sûr et surtout — les exploitants d’énergies fossiles. Tous ont adopté la même approche : fabriquer un faux-débat de toutes pièces, l’imposer aux médias et revendiquer toujours plus de recherches afin d’établir la “vérité”.

Cela paraît absurde et l’est, monstrueusement. Mais ça a marché, et ça marche toujours.

Et pourtant, je reste incrédule. Aujourd’hui, le danger du changement climatique me paraît tellement évident, la menace tellement claire, que je me dis qu’il y avait forcément d’autres facteurs, d’autres acteurs, d’autres enjeux qui se cachaient et aux yeux du public et des décideurs. Quelque chose de puissant, viscéral, capable de colorier les perceptions de manière quasi subliminale.

Ce quelque chose, c’est l’idéologie.  Nous le savons maintenant, grâce aux recherches méticuleuses de Naomi Oreskes et d’Eric Conway et au livre tout à fait remarquable qu’ils ont publié : “Les marchands de doute“. Pour comprendre les tenants et les aboutissants,  il faut remonter jusqu’aux années 1940.

Le Projet Manhattan, qui a développé la première bombe atomique, a eu pour effet secondaire de créer une classe de super-héros nationaux. La réputation des scientifiques ayant contribué à ce projet fut gravée dans la pierre. Ils sont devenus des géants de la science, irréprochables, et incontournables dans leur domaine. Les années passant, certains d’entre eux ont fait carrière dans l’Administration et sont parvenus à exercer un pouvoir considérable dans des domaines divers et variables, en dehors de la physique des particules. Leur réputation valait la présomption de sagesse. Ils ont été appelés à encadrer le débat sur le tabagisme, par exemple, ou sur les pluies acides, le DDT, le trou dans la couche d’ozone, et — surtout — le changement climatique.

Parmi ces vénérables messieurs, quatre en particulier ont joué un rôle décisif dans chacun de ces dossiers, et plus particulièrement dans celui du changement climatique. Il s’agit de Robert Jastrow, William Nierenberg, Frederic Seitz et Fred Singer.

Les quatre hommes partageaient un niveau intellectuel hors du commun et une maîtrise redoutable des rouages de l’Administration, mais aussi — hélas — les cicatrices de la Guerre Froide sous la forme d’une haine implacable du communisme. Pour eux, tout ce qui relevait d’une quelconque réglementation du sacro-saint “marché”, tout ce qui pourrait avoir pour effet de limiter le droit d’une entreprise de mener son activité comme bon lui semblait, ouvrait la porte au communisme. Or, si la science disait que les fabricants de cigarettes était responsables de centaines de milliers de morts chaque année, que les pluies acides étaient provoquées par les émissions sulfuriques des centrales à charbon, que les gaz CFC utilisés par les fabricants de réfrigérateurs finiraient par détruire la couche d’ozone, que les émissions de CO2 menaçaient la civilisation telle que nous la connais-sons… la science, par définition, devait avoir tort !

En 1989, Jastrow, Nierenberg, Seitz et Singer ont rédigé un rapport qui jetait le doute sur le changement climatique. Le président Bush, trop content de pouvoir contrecarrer l’impact du discours de James Hansen devant le Sénat en 1988, les a invités à la Maison Blanche pour lui en parler. Les médias, inondés par les communiqués de presse issus des think tanks des climato-menteurs, ont fait mousser l’affaire et en fin de compte l’élan généré par Hansen en a grandement souffert.

Mais :

[Les] les journalistes et le public ne comprirent jamais qu’il ne s’agissait pas de débats scientifiques — prenant place au sein des laboratoires, entre chercheurs actifs —, mais de désinformation, partie intégrante d’une vaste entreprise commencée avec le tabac. (2)

Et voilà pourquoi nous sommes aujourd’hui face à la catastrophe. 50 années de perdues ! Dont au moins la moitié directement attribuable aux efforts de ces quatre idéologues pathologiques. Il y a 25 ans, le niveau de CO2 atmosphérique était de 350 ppm et on pouvait encore envisager d’infléchir la courbe montante. Aujourd’hui, nous en sommes à 400 ppm et je crains fort que les carottes ne soient cuites.

*

Dans le dernier de ces quatre articles, j’analyserai les paysages technologique et politique d’aujourd’hui, à la recherche d’une lueur d’espoir pour demain.

 

(1) « Les marchands de doute » – Oreskes & Conway – Poche-Le Pommier – p.30

(2) Ibid – p.17

 

 

3 thoughts on “Climat : une vue d’ensemble – 3/4

  1. Vraiment votre réponse est vide d’arguments si ce n’est une avalanche de mépris à l’égard de ceux qui ne pense pas comme vous. Je n’entends quz dumilitantisme, de l’idéologie, enfin l’argument que vous brandissez contre Munter vous révient en boomerang!
    Quelle prétention! Un peu d’humilité aiderait les hommes à arrêter de se prendre pour ce qu’ils ne sont pas!
    Bon courage dans votre croisade!

    1. Il ne s’agit ici que d’une partie d’un long article publié à quatre parties. Je pense que vous apprécieriez mieux le contexte en lisant les trois autres parties.

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