Climat : une vue d’ensemble – 4/4

La science du changement climatique n’est ni récente ni difficile à comprendre : ce qui a toujours été très difficile, c’est de convaincre des gens de mauvaise foi de la prendre au sérieux. Aujourd’hui nous sommes dos au mur au fond d’une impasse, acculés par une alliance mensongère des producteurs d’énergies fossiles avec des bureaucrates et des politiques aveuglés par une idéologie dépassée. Dans ce dernier de quatre articles, je cherche désespérément une sortie de dernière minute dans ce scénario de fous.
Solutions innovatrices en Espagne

Solutions innovatrices en Espagne

Les domaines politique et économique sont tributaires l’un de l’autre, inséparables. Cela a toujours été le cas. Théoriquement, l’économie est au service de la politique — c’est le principe même de la démocratie. Dans la pratique, ces dernières 30-40 années ont vu une inversion des rôles. Dire que la politique n’a plus aucun pouvoir serait peut-être une exagération, mais il est sûr et certain que dans la lutte contre le changement climatique la prise de décision et d’action à l’échelle nécessaire est rendue quasiment impossible par l’influence d’intérêts dits « économiques ». C’est un vrai problème, devenu structurel.

La situation aujourd’hui est tellement grave que notre seul, mince espoir d’échapper au pire passe par le changement structurel à une échelle et à une vitesse jamais vues. Pourtant, sur le plan technologique, un tel changement est tout à fait possible. Jacobsen et Delucchi ont même développé un schéma qui conduirait à une économie globale à carbone zéro d’ici à 2030.

Jacobsen et ses collègues, qui sont en train d’élaborer des plans directeurs détaillés pour tous les Etats américains, ont déjà émis des projections pour l’ensemble du pays. « Il est totalement erroné de croire que nous avons besoin de gaz naturel, de charbon ou de pétrole ; selon nous, il s’agit là d’un mythe. »

Si cela est vrai, si les calculs de Jacobsen et Delucchi sont justes, si c’est aussi simple que ça, pourquoi les politiques ne se bousculent-ils pour aller dans ce sens-là ? Très succinctement, parce qu’ils ne peuvent pas : ils sont pris dans un carcan juridique qu’ils ont eux-mêmes mis en place. Regardons-en deux exemples très révélateurs :

  • Dans la foulée de l’après-Fukushima, l’Allemagne — où la pression anti-nucléaire a toujours été particulièrement puissante — a décidé tout bonnement d’arrêter toutes ses centrales nucléaires et de donner un sérieux coup de pouce au développement des énergies renouvelables. Ce fut, dirait-on, une décision souveraine que Berlin était en droit de prendre, n’est-ce pas ?

Faux ! En mai 2012, l’entreprise de production et de distribution d’électricité suédoise Vattenfall a déposé auprès du Centre international de règlement des différends relatifs à investissement (CIRDI, créé sous les auspices de la Banque mondiale) une demande d’arbitrage international contre le gouvernement fédéral allemand. En vue de la sortie du nucléaire, le groupe doit accepter la fermeture de ses centrales nucléaires Krümmel et Brunsbüttel. C’est pourquoi Vattenfall requiert, selon des informations à ce jour non confirmées par les autorités, une indemnisation de 3,7 milliards d’euros. Vattenfall invoque ses droits émanant du traité sur la charte de l’énergie (TCE). D’autres plaintes en cours ou envisagées pourraient porter à une quinzaine de milliards d’euros le total du dédommagement demandé à l’Allemagne.

  • La société italienne Silfab produit des panneaux solaires. Le marché mondial des panneaux solaires est dominé par la Chine, et notamment ses modèles de bas de gamme peu chers mais pas très efficaces. Les produits de Silfab coûtent plus cher mais sont aussi plus efficaces. En 2010, Silfab envisageait de s’installer au Canada, où l’Etat d’Ontario s’était lancé dans un vaste programme d’énergies renouvelables visant l’élimination de l’énergie fossile à l’horizon de 2014. Très intéressée, Silfab est allée jusqu’à concevoir une nouvelle machine-outil à la pointe de la technologie qui rendrait ses panneaux encore plus efficaces mais aussi nettement plus compétitifs.

Les conditions imposées par l’Ontario obligeaient les entreprises étrangères à engager un pourcentage significatif de main-d’œuvre locale et à se fournir sur place en matières premières et pièces détachées dans la mesure du possible. Cela ne dérangeait point Silfab, qui inscrivait ses activités dans une démarche globale de décarbonisation. Mais ça dérangeait les Chinois ! Selon eux, il y avait « préjudice contre la libre concurrence ». Ils ont traîné Silfab et l’Etat d’Ontario devant les tribunaux de l’OMC (Organisation mondial du commerce)… et ils ont eu gain de cause.

Ne nous trompons pas d’ennemie : l’ennemie n’est pas la Chine, mais l’OMC. Ce même cadre juridique est exploité par les Etats-Unis contre la Chine, par la Chine contre l’Inde, par l’Inde contre le Royaume-Uni, etc, etc. Joseph Stiglitz, lauréat du prix Nobel d’économie, ne mâche pas ses mots :

Doit-on, parce qu’ils ont concocté un système dont ils ne saisissent pas les enjeux, laisser une bande de juristes stupides faire obstacle au sauvetage de la planète ?

Et Steven Shrybman, avocat spécialisé dans le commerce international et les litiges d’intérêt public, de déclarer que le problème est « structurel » :

Si le droit commercial international ne tolère pas certaines mesures essentielles à la lutte contre les changements climatiques, il faudra manifestement en redéfinir les règles. Jamais on ne pourra installer une économie durable en maintenant les règles commerciales en l’état. C’est absolument impossible.

Conclusion : le changement imposé (appelé l’approche « top-down ») ne peut pas fonctionner.

*

Alors, qu’en est-il du « bottom-up » ? Le changement structurel peut-il émerger d’initiatives régionales, locales, voire individuelles ? Les exemples encourageants ne manquent pas :

  • En Queensland, Australie, cet été (2015) le générateur principal (qui exploite surtout le charbon) s’est trouvé obligé à brader sa surproduction à d’autres générateurs, parce que sa propre clientèle s’oriente de plus en plus vers l’énergie solaire.
  • La Californie dispose des trois plus grandes centrales solaires au monde, produisant à elles seules plus de 1.500 MW. Selon l’agence américaine d’information sur l’énergie (US Energy Information Administration), l’Etat vient de franchir un cap : le solaire y assure maintenant 5 % de la production annuelle d’énergie, une première dans un Etat américain. La Californie génère ainsi deux fois plus d’énergie solaire qu’en 2013 et plus que les 49 autres Etats additionnés (Le Monde Economie, 29 avril 2015). L’Etat a mis en place un plan pour couvrir 33% de ses besoins énergétiques d’ici à 2021.
  • PS10 & 20 solar towersEn Espagne, au mois de mars 2015, 47% de l’énergie consommée fut de source renouvelable. Les installations sont parfois énormes, comme celles-ci près de Séville, parfois locales et innovatrices comme le cimetière en haut de cet article. En 2005, l’Espagne fut le premier pays à exiger que tout nouveau bâtiment soit équipé en panneaux solaires, et en 2009 le deuxième après l’Israël à imposer l’énergie solaire pour l’eau chaude.
  • En 2013, l’Europe (27 pays) a tiré 15% de son énergie de sources renouvelables : la Suède 52%, le Norvège 66% et l’Ecosse 164%.
  • D’ici à 2022, l’Inde se sera dotée d’une capacité solaire de 100 GW. A titre de com-paraison, le parc nucléaire français a une capacité de 63 GW.
  • La Chine – malgré toutes les difficultés qu’elle connaît, notamment en ce qui concerne le charbon – est le seul pays à avoir annoncé non seulement des pourcentages de réduction de ses émissions de GES mais leur plafonnement d’ici à 2030.
  • Quant aux aspects macro-économiques, les lobbies n’ont de cesse d’affirmer qu’on « ne peut pas », et que « ça coûte trop cher », mais toutes les études indépendantes démontrent par a + b que la transition vers les énergies renouvelable est non seulement possible, mais souhaitable, même en termes purement économiques.
  • Enfin, s’agissant du changement climatique, je ne suis pas le seul à inscrire le problème dans un cadre moral. De plus en plus — et notamment aux Etats-Unis — le besoin d’agir s’exprime en termes d’une obligation morale envers les générations futures.

*

Revenons sur ce qui se passe dans le Queensland. Le charbon, c’est 20% des exportations australiennes et le Queensland en produit les trois quarts. En plus, le gouverneur de l’Etat a annoncé, en juin 2015, la mise en œuvre d’un vaste complexe de neuf nouvelles mines, le projet « Galilee Basin » (de la taille du Royaume-Uni) qui à lui seul va doubler la production de charbon au Queensland. Le charbon australien est importé par le Japon (30%) et la Chine (25%), mais — comme nous l’avons déjà vu — la croissance du marché chinois s’arrêtera net en 2017 et les émissions chinoises de GES, toutes sortes confondues, va plafonner dans 15 ans. Tôt ou tard, le Japon suivra : étant donnée la pression économique et morale sur le charbon, c’est inévitable. Alors, les Australiens (n’oublions pas que leur marché interne est d’ores et déjà menacé par l’énergie solaire) vont-ils vendre leur charbon à l’Inde ? Sans doute – c’est une compagnie indienne qui va exploiter le Galilee Basin – mais l’Inde aussi fait des efforts proprement gigantesques au niveau de l’énergie solaire. Ce n’est d’ailleurs pas étonnant, puisque même du mauvais charbon coûte plus cher que le bon vieux soleil. Et les choses évoluent très vite. On peut imaginer que, d’ici à 2022, les parcs solaires indiens utiliseront une technologie qui n’existe qu’en laboratoire aujourd’hui et produiront de l’électricité à $0,02/KWh. Ses besoins d’énergie sont, certes, énormes, mais tôt ou tard l’Inde aussi tournera le dos au charbon. Et le Queensland sera fichu. L’Australie du Sud et de l’Ouest auront-elles à faire face à des « hordes » d’immigrés économiques ?

Le même sort attend le pétrole et le gaz. Ils s’en défendront bec et ongles — n’en doutons point — mais, tôt ou tard, ils ne pourront plus concurrencer des énergies renouvelables de moins en moins chères, de plus en plus performantes. D’ailleurs les dirigeants le savent. Comment expliquer sinon le fait que les industries des énergies fossiles aux Etats-Unis n’investissent que 0,25% de leur revenu en R&D (recherche et développement), contre 18% pour l’industrie pharmaceutique, 16% pour celle des semi-conducteurs ? Même l’industrie automobile réinvestit 3% !

Quant au non-problème du stockage d’électricité, oubliez-le. Des batteries d’une nouvelle génération sortent des laboratoires partout dans le monde. A titre d’exemple, l’invention du Pr Donald Sadoway du MIT entrera en production en 2016 : une batterie révolutionnaire de 2MW qui tient dans un conteneur standard.

En somme, il n’est pas déraisonnable d’imaginer que le monde entier sera en train de basculer vers le 100% renouvelable à l’horizon de 2025. Alors, le « bottom-up », fera-t-il l’affaire, tôt ou tard ?

Hélas, non. Car même le « tôt » sera trop tard.

*

Le GIEC a calculé notre marge de manœuvre en se demandant combien de GES nous pouvions ajouter à l’atmosphère sans déclencher des mécanismes de renforcement irréversibles. En d’autres termes, jusqu’où peut-on aller sans perdre le contrôle ? Selon le GIEC, le total cumulé de toutes nos émissions de CO2e depuis 1750 ne devrait pas dépasser les 1,000 Gt. Ce serait en quelque sorte le budget dont nous disposons. Or, en 2013 nous en avions déjà dépensé 530 Gt et nos émissions grimpaient – et grimpent toujours – au rythme de 3% par an.

La question se pose donc : avons-nous encore la possibilité de rester en dessous du plafond fatidique des 1,000 Gt ?

En principe, oui, mais…

graph point of no returnEn partant des chiffres du GIEC, j’ai fait un calcul somme toute assez facile et j’en conclus que nous pouvons garder un mince espoir d’éviter le pire du pire si nous faisons plafonner nos émissions (on parle d’atteindre « peak emissions ») en 2018 et les réduisons ensuite de 10% par an. L’IMF a dû fait le même genre de calcul, mais il situe l’échéance en 2017 !

A priori c’est mission impossible. Les principaux pays pollueurs s’obstinent à mégoter autour de 20% par-ci, 35% par-là, et certains d’entre eux sont particulièrement peu coopératifs, notamment l’Inde et la Pologne.

Pourtant, il me paraît évident que nous ne pouvons pas nous permettre le luxe d’attendre l’implosion « naturel » du marché des énergies fossiles dans 10-15 ans. Il faut casser ce marché au plus vite. Et la COP21 pourrait le faire. Doit le faire.

Le gaz et le pétrole sont particulièrement vulnérables aux sensibilités du marché. Pour maintenir la valeur de leurs actions en Bourse, ils doivent constamment faire preuve de leur profitabilité… présente et future. Autant dire l’importance stratégique de l’explora-tion, qui sert à identifier les gisements qui seront sources de revenu dans 5, 10 ou 15 ans. C’est un processus qui doit toujours aller de l’avant pour se maintenir. D’où sa vulnéra-bilité : si la COP décidait d’interdire l’exploration, c’en serait fini pour le gaz et le pétrole. Le marché les abandonnerait du jour au lendemain. Bien sûr, il y a peu de chances pour que cela se produise, je doute fort qu’une mesure aussi radicale puisse même figurer à l’ordre du jour. Mais pour le gaz et le pétrole le risque est tellement énorme que la seule menace pourrait suffire. L’émergence d’un mouvement populaire exigeant l’arrêt de l’exploration pourrait faire l’affaire.

Et cela ne dépend que de vous et de moi.

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