Changement climatique : deux livres importants

Clive Hamilton : “Requiem pour l’espèce humaine”, chez SciencesPo, et “Les apprentis sorciers du climat”, chez Seuil

 

Hamilton n’est pas scientifique, encore moins climatologue. Il est plutôt philosophe et il fait partie de ceux qu’on appelle des polymathes, ces gros calibres intellectuels capables de maîtriser d’énormes quantités de données dans plusieurs domaines, de repérer les liens entre eux et d’en tirer des conclusions. En plus, il écrit très, très bien : sa prose est compacte, précise et limpide, et la traduction excellente. Enfin on ressent la présence d’une grosse colère, bien maîtrisée mais jamais loin, envers ceux qui font de leur mieux pour faire du mal à la planète Terre et à nous, ses passagers précieux.

« Requiem » commence par une revue de la science du changement climatique, devenue incontournable. Il s’agit là de choses qu’on peut lire ailleurs, certes, mais ici vous avez tout ce qu’il faut savoir en une trentaine de pages. Ce que CH fait ressortir, c’est (i) le décalage entre le monde des politiques et la réalité, et (ii) la nature non linéaire du changement climatique, due à l’existence des « tipping points » : des points de bascule au-delà desquels le changement devient irréversible. Mais le véritable thème du « Requiem » émerge des chapitres suivants, où CH analyse “le fétiche de la croissance économique” et son impact sur la manière dont nous structurons notre identité propre. Là où d’autres sociétés se vantaient de leur richesse culturelle, de leur savoir ou de leurs conquêtes militaires, la nôtre n’a d’yeux que pour le sacro-saint PIB et son taux de croissance. Face à cela, le livre séminal de Rachel Carsons « Printemps silencieux » et l’étude de la MIT « Les limites à la croissance » ont déclenché une critique hystérique et viscérale. Même le rapport Stern, qui a pourtant indiqué que, tout du moins dans un premier temps, des mesures sérieuses pour réduire les émissions de CO2 n’étaient pas incompatibles avec la croissance économique, a été fustigé en tant que complot des Britanniques en manque d’Empire ! Et pour cause : la poursuite de la croissance n’est plus un moyen d’améliorer la vie du plus grand nombre, elle est devenue elle-même le but recherché. A titre d’exemple, dans le secteur de l’immobilier, l’activité connaissant le plus grand taux de croissance (jusqu’à 35% par an) est le self-stockage : les gens achètent plus de choses qu’ils ne peuvent faire rentrer chez eux !

Si « Requiem » m’a laissé incrédule et découragé, « Les apprentis sorciers » me fait froid dans le dos. Les adeptes de la recherche en géo-ingénierie se regroupent en deux camps. Le premier compte un certain nombre de scientifiques qui, tout en soulignant que la seule « vraie » solution consiste à réduire les émissions de CO2, constatent que les politiques et l’industrie des énergies fossiles refusent d’agir et suggèrent qu’on se prémunisse pour le jour où il y aura urgence. C’est la position, par exemple, de la Royal Society au Royaume-Uni. Dans l’autre groupe se trouvent l’industrie des énergies fossiles, notamment ExxonMobil, des regroupements d’individus (dont Bill Gates), des groupes de réflexion (les think tanks) comme la Heartland Institute aux USA ou la Global Warming Policy Foundation au Royaume-Uni, et le Lawrence Livermore National Laboratory, qui sont tous contre la réduction d’émissions et prônent la géo-ingénierie comme la meilleure solution. Ce clivage s’explique par des objectifs divergents : pour les premiers, il s’agit de sauver la civilisation humaine, quitte à ce qu’il faille revoir le fonctionnement de notre société de fond en comble pour y parvenir ; pour les seconds, il importe surtout de ne rien changer et de gagner beaucoup d’argent en développant de nouvelles technologies.

En fait, il y a un troisième camp, où se retrouvent la vaste majorité des scientifiques qui, eux, ne veulent rien savoir de la géo-ingénierie.

Les (principales) techniques proposées pour la géo-ingénierie sont :

  • L’ensemencement des océans en fer
  • L’ajout de chaux aux océans
  • L’accélération artificielle de l’érosion des roches
  • La séquestration du carbone, soit directement dans l’air, soit à l’aide d’algues
  • L’éclaircissement des nuages
  • La modification des cirrus
  • La pulvérisation de soufre dans la haute atmosphère.

D’une manière générale, toutes ces techniques (sauf la dernière) impliquent le développement d’une nouvelle infrastructure gigantesque pour répondre aux problèmes causés par une infrastructure gigantesque existante. En outre, il faudrait dix à vingt ans pour les mettre en place ; période pendant laquelle les émissions de CO2 continueraient à croître. Et, enfin, leur impact sur le système Terre dans son ensemble est imprévisible. L’exception, c’est la pulvérisation de soufre, qui est relativement peu onéreuse et sans grande difficulté technique, mais qui, de ce fait, présente un danger autrement plus terrifiant : n’importe quel état, agissant seul (ou même un milliardaire se prenant pour le messie), pourrait s’y prendre demain. Car en effet, aussi absurde que cela puisse paraître, il n’existe aujourd’hui aucun traité, aucune convention, aucune réglementation pour l’empêcher !

Cependant, là où Hamilton me fait le plus peur, c’est dans son analyse du développement de la philosophie derrière la géo-ingénierie au Pentagon et au sein du Lawrence Livermore National Laboratory. Ce dernier a joué un rôle central dans le développement de la bombe atomique et, à la fin de la guerre froide, s’est jeté dans de nouveaux projets visant la maîtrise de l’atmosphère à des fins stratégiques. En même temps, le Pentagon et la NASA font preuve d’un mépris des instances démocratiques à vous couper le souffle. Il n’y a pas de limites, semble-t-il, à ce que les USA sont prêts à faire au nom de leurs intérêts propres.

Décidément, plus je lis, plus j’apprends, et plus je suis convaincu du besoin pour nous, le peuple, de prendre les choses en main.

Lisez ces deux livres et ayez peur.

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