Climat : Après la manif…

La Marche Pour Le Climat du dimanche 21 a été bien soutenue à New York, où plus de 300 000 personnes sont descendues dans la rues. Mais ce ne fut qu’un début. Nous devons maintenir la pression jusqu’à la Conférence de Paris.

 

300 000 à New York, c’est bien. Mais dans tout le reste du monde, il n’y avait guère plus. Au total, nous n’étions même pas un million. C’est très décevant, quoiqu’en dise Ban Ki-moon. Pour mémoire, rappelons que même les Britanniques, qui ne sont pas réputés pour la facilité avec laquelle ils descendent dans les rues, étaient plus d’un million à manifester contre la guerre en Iraq. A La Roche sur Yon—pourtant ville principale de La Vendée—une petite quarantaine de personnes se sont mobilisées. C’est-à-dire que seulement 0,07% de la population étaient au courant et se sentaient concernés. Mondialement, le chiffre était 0,015%, ce qui en dit long sur le chemin qu’il nous reste à parcourir.

Toutefois, la manif a fait beaucoup plus parler d’elle que le Sommet lui-même, où il ne s’est rien passé. Oh, il y a eu de beaux discours, celui d’Obama notamment ; mais on sait bien, he talks a good game. * Sous-entendu : sur le terrain ça marche moins bien. Mais il n’en ressort rien de concret : aucun engagement précis, aucune ambition si ce n’est celle d’être… ambitieux. A vrai dire, je ne vois pas en quoi ce Sommet pouvait être utile. Le programme de la journée était tellement vaste qu’ils avaient à peine le temps de le lire et les interventions en séance plénière étaient limitées à quatre minutes. Ridicule ! En quatre minutes on ne peut même pas dresser le constat.

Tout dépend donc de la Conférence de Paris, qui se déroulera en décembre 2015 et aura pour mission… de sauver le monde. N’ayons pas peur de le dire.

 

*

Pouvons-nous identifier des critères—des décisions-clés—qui nous permettraient de faire un jugement sur la Conférence de Paris ?

Rappelons le contexte :

  • Avant la Révolution Industrielle, pendant au moins 800.000 ans, la quantité de CO2 libre au sein du Système Terre était constante. Le CO2 se trouvait soit dans l’atmosphère, soit dans les océans, selon la température de l’eau (les gaz sont absorbés plus facilement par les eaux froides) ; mais le niveau de CO2 atmosphérique  ne dépassait jamais les 300 ppm (parts par million). La température de la Terre déterminait le niveau de CO2 atmosphérique.
  • A partir de la Révolution Industrielle, nous avons commencé à introduire du CO2 nouveau dans le système, en brûlant d’abord du charbon, puis du pétrole et du gaz. Les quantités de CO2 que nous avons émises, initialement faibles, n’ont cessé de croître et sont aujourd’hui de l’ordre de 40 milliards de tonnes par an : 40.000.000.000 tonnes, ou 40 Gt.
  • Le CO2 est un gaz à effet de serre. Sa présence dans l’atmosphère fait qu’une partie de l’énergie frappant la Terre en provenance du Soleil est retenue, au lieu d’être reflétée dans l’espace. Ce phénomène a été bénéfique à l’espèce humaine, lui fournissant le climat tempéré propice à son évolution pendant les ères interglaciaires.
  • Mais les quantités de CO2 que nous avons ajoutées à l’atmosphère ont fini par déstabiliser le système, qui est entré en surchauffe. Désormais, c’est le niveau de CO2 atmosphérique  qui détermine la température de la Terre. Cela constitue un changement à l’échelle géologique et nous en sommes responsables.
  • NB – Il faut bien distinguer CO2 atmosphérique  (la quantité  de CO2 présent dans l’atmosphère), mesuré en parts par million, des émissions de CO2, mesurées en Gt (milliards de tonnes). Le CO2 atmosphérique  était à environ 280 ppm en 1750 ; il est aujourd’hui à 400 ppm et continue de croître au rythme de 20 ppm/décennie.
  • Quant aux émissions de CO2, il faut tenir compte non seulement du taux d’émission (40 Gt pour 2013) mais aussi du cumul. Selon les calculs du GIEC, ce cumul ne doit pas dépasser les 800 Gt : c’est ce qu’on appelle le « budget CO2 ». Si nous respectons ce budget, le réchauffement global sera peut-être limité à 2° et ses effets ne seront peut-être pas irréversibles.
  • Or, nous avons déjà « consommé » 66% de ce budget et le taux d’émission continue de grimper d’environ 3% par an. Un calcul très simple révèle que, si nous poursuivons dans la voie du « business as usual », nous dépasserons notre budget avant la fin de l’année 2018.
  • Le réchauffement global a mis longtemps (200 ans) pour se faire sentir : nos émissions de CO2 étaient initialement faibles et l’inertie du Système Terre est considérable. Toutefois, ce que nous appelons longtemps n’est qu’un clin d’œil à l’échelle géologique.
  • Le réchauffement constaté n’est pas linéaire mais exponentiel. Avec un demi-siècle de recul statistique, nous voyons maintenant qu’il a commencé à accélérer de manière significative dans les années 1950. Actuellement il est mesuré à 0,85°C. L’accélération sera de plus en plus prononcée et le réchauffement atteindra au moins 4 ou 5° d’ici à la fin du 21e siècle, entraînant des effets pour lesquels le mot « catastrophique » est faible.

Ce n’est pas parce que nous en sommes à 400 ppm que nous subissons aujourd’hui les effets néfastes d’un climat devenu instable ; c’est parce que, dès 1950, on s’approchait déjà des 320 ppm. L’effet des 400 ppm, on le connaîtra demain sous forme d’une montée rapide du niveau de la mer, quoi qu’on fasse, même si nos émissions de CO2 cessaient là, maintenant, tout de suite. Quoi qu’on fasse, la situation va s’empirer ; le mieux qu’on puisse espérer, c’est de la stabiliser à un niveau plus ou moins gérable.

De toute évidence, nous devons arrêter toutes nos émissions de CO2 le plus vite possible ; mais la toute première urgence—impérative et incontournable—est de faire en sorte qu’elles cessent de croître. Plus longtemps nous continuons à injecter du C02 dans l’atmosphère, plus brutale et plus courte sera le chemin vers la décarbonisation complète. Cependant, nous continuons à pomper du CO2 dans l’atmosphère comme si de rien n’était. C’est incroyablement stupide ! La moindre des choses, quand on se trouve au fond du trou, c’est d’arrêter de creuser !

Revenons alors à la Conférence de Paris.

Pour être crédible, Paris devra prendre deux décisions-clé : l’arrêt immédiat de toute exploration visant la découverte de nouveaux gisements de gaz et de pétrole ; et l’interdiction d’exploiter les réserves qui ne le sont pas déjà. Soyons parfaitement clairs : ces deux décisions s’imposent parce qu’elles conditionnent tout le reste. Dans un article récent, j’ai évoqué les vaches sacrées qui encombrent la route vers un avenir meilleur (ou du moins « survivable »), et en voilà les deux plus grosses. Si Paris ne les achève pas, Paris aura été une perte de temps. Une manifestante à New-York l’a très bien résumé :

can't burn all the oil

Pour essentielles qu’elles soient, ces deux mesures seront sans incidence sur le court terme. Or, la situation est tellement grave que nous devons absolument agir sur le très court terme si nous voulons préserver ne serait-ce qu’un mince espoir de respecter le budget CO2 calculé par le GIEC. Alors, comment faut-il s’y prendre ? Grosso modo deux types d’approche s’offrent à nous, orientées soit vers la consommation, soit vers la production.

La première se profile derrière la Directive récente de l’UE visant à limiter la puissance maximale des aspirateurs. D’autres mesures du même genre ne manqueront pas de suivre, concernant tous nos gadgets électriques et électroniques, allant du sèche-cheveux à la tablette 4G, et sont susceptibles de diminuer notre consommation d’énergie de manière importante (l’équivalent de plusieurs centaines de centrales à charbon)… à moyen terme. C’est admirable et nécessaire, mais insuffisant. Toutes autres choses à part, nous pouvons raisonnablement supposer que ces centaines de centrales ne seraient pas fermées pour autant : l’industrie des énergies fossiles trouverait bien le moyen de vendre leur production à d’autres fins.

La seconde consiste à dire : « Nous ignorons de quoi demain sera fait, nous savons seulement que nous devons absolument consom-mer moins d’énergie sale. Alors, en toute logique, il faut agir sur la production de celle-ci, sachant que moins il y en aura, mieux ce sera ». En appliquant cette logique, la Conférence de Paris pourrait annoncer la mise hors service définitive de 5% des centrales à charbon dans le monde entier, dès le lendemain. L’effet serait immédiat : une réduction importante et permanente des émissions de CO2. Quant aux conséquences, « on gère ».

Si les médias en parlent peu« Jamais de la vie ! », j’entends bien votre réponse et je crains fort que vous ayez raison. Pour l’instant, en effet, tout laisse penser que ces messieurs s’obstinent à regarder par le mauvais bout du téle-scope : ils se situent toujours dans une perspective de « Que pouvons-nous faire ? ». Autant dire qu’il leur sera quasi impossible de prendre les bonnes décisions qui, elles, nécessitent de se demander : Que devons-nous faire ?

Et nous, mes chers concitoyens, que devons-nous faire ? La réponse est évidente, n’est-ce pas ? Notre tâche consiste à faire en sorte que les politiques pensent autrement. Mais là, hélas, les choses se corsent. Même si les sondages indiquent qu’une grande majorité de la popu-lation jugent que leur gouvernement n’agit pas suffisamment pour prévenir les conséquences du réchauffement, rien n’indique que ce jugement soit près de se transformer en des exigences suffisamment audibles pour constituer une pression sur la classe politique. Plus généralement, l’opinion publique s’exprime à  travers un haussement des épaules, traduisant un mélange de fatalisme, d’incompréhension, d’impuissance et surtout d’ignorance. Cela s’explique en grande partie par le fait que, si le changement climatique lui-même n’est pas difficile à comprendre, la menace qu’il représente l’est de manière intrinsèque pour un être humain (voir diapo). Mais il est vrai aussi que la vaste majorité des gens sont dans l’impossibilité de comprendre cette menace parce qu’ils sont lamentablement mal informés.

ça nous dépasse

Toutes les informations présentées sur ce blog sont disponibles dans le domaine public : je n’ai pas de sources privilégiées et je ne patrouille pas les couloirs du pouvoir avec un micro caché ! Tout simplement, je cherche : je lis les journaux non pas sur le papier mais dans l’Internet et je vais fouiller dans les liens fournis par les journalistes qui, eux, n’ont ni le temps ni la place pour les développer (ni même, je soupçonne parfois, pour les lire). Ce n’est point sorcier, mais ça prend du temps. Au début, on est noyé dans une masse de chiffres, de vocabulaire spécialisé et d’opinions tous azimuts. Il faut insister pour faire émerger une image cohérente de l’ensemble.

Pour le lambda qui feuillette Ouest France ou Le Parisien et regarde le journal télévisé le soir, cela est impossible. TF1 en particulier est une honte : si vous allumez le poste à 20h05 ils en sont déjà aux faits divers ! Mais ce n’est que le pire des exemples ; d’une manière générale, J’ACCUSE les médias de ne pas faire leur boulot.

Pour faire bouger l’opinion publique il faut des manifestations plus fréquentes, plus bruyantes et plus massives, activement soutenues par les médias. Or, si les médias en parlent peu, c’est parce qu’il y a peu de manifs ; et s’il y a peu de manifs, c’est parce que les gens sont mal informés. Il faut sortir de ce cycle minimaliste. Le droit de manifester et une presse libre, qui sont deux piliers de la démocratie, doivent travailler ensemble dans le but d’informer et de mobiliser.

Je voudrais croire que la journée mondiale des marches pour le climat, organisée par Avaaz le 21 septembre dernier, ait marqué le début d’un nouvel élan qui va faire boule de neige pendant les quinze mois qui nous séparent encore de la Conférence de Paris. Il faut remettre ça, Avaaz ! Vous disposez du réseau global pour le faire. Faites-nous redescendre dans la rue dans trois mois, à Noël. Faites que nous soyons beaucoup plus nombreux qu’en septembre : 2% de la population dans la rue le 21 décembre (ce serait 140.000 personnes à Paris, par exemple), puis 5% le 29 mars 2015, 10% le 28 juin.

Et vous, ces messieurs-dames des médias, faites qu’on le sache, bon sang ! Accompagnez la préparation de chaque marche. Faites-en des journées populaires. Affichez le compte à rebours et le nombre d’inscrits. Mettez le climat à la Une tous les jours. Oui, tous les jours. Et cessez de fournir une plate-forme aux climatocons dans des faux débats soigneusement « équilibrés » ; donnez-nous plutôt des informations digne de ce nom. Faites que, d’ici le 15 décembre 2015, tout le monde soit au courant de l’enjeu, qu’on ne parle que du climat, du climat et encore du climat. Faites que les politiques ressentent la pression des attentes citoyennes, qu’ils comprennent enfin qu’il n’ont plus aucun droit à l’erreur.


* il parle bien du jeu

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