Climat : Contraintes & servitudes et d’autres vaches sacrées

Dans deux articles récents, j’ai évoqué les limites qui s’imposent aux compétences des municipalités en matière d’implantation d’éoliennes, le besoin pour le gouvernement d’assumer ses responsabilités et de fournir des informations complètes sur les conséquences du changement climatique, et l’importance pour chacun d’entre nous de se poser la bonne question : non point « Que pouvons-nous faire ? » mais « Que faut-il faire ? ». Aujourd’hui je vais vous présenter une carte qui illustre la conjugaison de ces trois volets.

Il s’agit de la carte des « Contraintes et servitudes techniques » à proximité de Bournezeau, extraite de l’étude menée pour la création d’une zone de développement éolien. Bournezeau (où j’habite depuis bientôt quatre ans) est une commune rurale d’un peu plus de 3000 habitants avec une superficie d’environ 6300 ha, nichée au cœur du bocage vendéen à 15km à l’Est de La Roche-sur-Yon. Nous le verrons, quelque 6280 ha sont réputés inaptes à l’installation d’éoliennes et celles-ci doivent se regrouper en deux mini-parcs de chacun trois mâts, alors que la réglementation tient pour non fiables des parcs de moins de cinq mâts !* Le moins qu’on puisse dire, c’est que la commune ne se sent pas soutenue, encore moins encouragée, par l’esprit de la loi.

Rester dans la terreAvant d’en venir au détail de cette carte, rappelons brièvement ce que nous savons du réchauffement générale et de la perturbation climatique qui en est la conséquence. Mes sources comprennent : les 4ème et 5ème rapports du GIEC, publié en 2007 et 2013 ; plusieurs études de publication récente ; mes propres calculs ; de nombreux sites Internet ; et plusieurs livres.**

  1. Par rapport à l’ère préindustrielle la température moyenne à la surface du globe a augmenté d’environ 0,85°C.
  2. Ce réchauffement est dû à l’effet de serre produit par d’importantes quantités de CO2 projetées dans l’atmosphère par les industries humaines. Depuis 250 ans, en brûlant du charbon, du pétrole et du gaz, nous avons ajouté quelque 530.000.000 tonnes de CO2*** à l’atmosphère.
  3. Ces émissions continuent et vont croissant.
  4. La concentration de CO2 dans l’atmosphère est de 400 ppm—une augmentation de 40% par rapport à son niveau préindustriel—et continue de monter au rythme de 20 ppm par décennie
  5. Le réchauffement aussi continue et il accélère.
  6. Les politiques disent qu’il est possible de limiter le réchauffement à +2° en réduisant nos émissions. Ils ne disent pas ce qui se passerait si nous ne les réduisions pas.
  7. Les scientifiques disent que le scénario +2° n’est plus réaliste et que si nous poursuivons dans la voie du « business as usual » la hausse de température d’ici à la fin du siècle sera d’au moins 4 à 5°.
  8. Les conséquences du réchauffement de seulement 0,85° sont :
    • déstabilisation du Jet Stream → périodes prolongées d’extrême froid ou d’extrême chaleur
    • perturbation du cycle de l’eau → dérangement des rythmes de précipitation → inondations/sécheresse → déplacement des zones arables
    • réchauffement des océans → tempêtes tropicales plus fréquentes, plus violentes, sur une zone élargie, et déplacement des espèces marines
    • fonte de la banquise → moins d’énergie reflétée dans l’espace → accélération du réchauffement
    • début de fonte significative des calottes glaciaires → risque d’une montée très rapide des océans et risque importante de perturbation du Golfe Stream
    • début de fonte du permafrost → risque d’augmentation très rapide du CO2-e atmosphérique → renforcement du réchauffement au-delà d’un seuil de réversibilité → syndrome de Vénus
  9. Les conséquences d’un réchauffement de 2°, imprévisibles dans le détail, seraient sans aucun doute beaucoup plus graves et—même selon le GIEC—probablement irréversibles.
  10. Pendant au moins 800 000 ans la quantité de CO2 atmosphérique était déterminée par la température des océans. Depuis peu—environ 200 ans—et à une vitesse fulgurante, ces rôles ont été inversés. L’Homme est à l’origine d’un changement d’époque géologique et, par définition, plus rien ne sera jamais comme avant.

C’est dans ce contexte qu’il faut évaluer la carte des « contraintes et servitudes techniques à proximité de Bournezeau. Logiquement, elle devrait refléter l’urgence avec laquelle nous essayons de réduire nos émissions de CO2.

Contraintes & servitudes

En effet, c’est bien ce qu’elle fait, sauf que nous devons parler plutôt de non-urgence. On voit tout de suite que l’Administration ne considère pas les éoliennes comme une nécessité mais plutôt comme un élément perturbateur qu’il faut éviter. Regardons ces contraintes et servitudes de plus près :

  • Les couloirs le long des autoroutes et des routes nationales : de premier abord, cela semble relever du bon sens même. Une éolienne qui tomberait sur la route, ça ferait désordre, c’est sûr. Toutefois, je me demande pourquoi le couloir doit-il être de 280m de part et d’autres d’une autoroute, alors que 150m suffisent pour une nationale ? Les mâts ne sont pas plus hauts et les autoroutes intègre déjà une large zone de sécurité. Et cette contrainte s’impose-t-elle à toutes sortes de construction ? Un immeuble de 75m de haut, par exemple, doit-il être situé à au moins 75m de la route ? Si oui, il y a cohérence au moins ; sinon, pourquoi ?
  • La vallée du Petit Lay est inondable, certes. Et alors ? On met bien des éoliennes en mer, n’est-ce pas ?
  • La zone de dégagement de l’aérodrome de La Roche : non sans ironie, on interdit l’installation d’une énergie renouvelable sur une grosse tranche de la commune en donnant la priorité au passage occasionnel d’un petit avion crachant le CO2.
  • La zone de protection de 500m des habitations actuelles et futures : pourquoi 500m ? Pourquoi pas 450m ou 495 ou 505,07 ? C’est un chiffre rond, arbitraire, choisi parce que cela semble être « beaucoup » dans le seul but de rassurer les gens, sans qu’il ne repose sur aucun critère objectif. En effet, ce rayon de 500m autour de la moindre maison interdit les éoliennes sur la quasi-totalité de la commune.

élément perturbateurDe toute évidence, cette carte révèle l’attitude d’une Administration qui n’attache aucune importance à la mise en place rapide et étendue de l’énergie renouvelable. Pire, il s’ensuit une logique parfaitement tordue : « vous voyez bien qu’on ne peut pas installer des éoliennes en nombre suffisante, donc les éoliennes ne font pas l’affaire ! » Et pourtant, il y a une autre logique qui saute aux yeux : (i) il faut déployer les éoliennes à grande échelle, mais (ii) la réglementation actuelle ne le permet pas, donc (iii) il faut changer la réglementation, bon sang de bon Dieu !  Encore et toujours, il faut partir du constat de ce que nous devons faire et non point se demander ce que nous pouvons faire.

Prenons l’exemple du périmètre de « protection » de 500m autour des habitations. Peut-on même imaginer combien de paragraphes et de sous-paragraphes dans combien d’articles de loi, d’ordonnances et de codes de ci et de ça y font référence ? Ou les permis de construire, les projets d’alignement ou d’assainissement qui en tiennent compte ? La même chose est vraie pour la définition et l’application de la zone de dégagement le long d’une autoroute, pour une ligne à haute tension, pour les approches d’un aérodrome, etc., etc. Toutes ces références croisées constituent le dense tissu d’un cadre législatif qui se doit d’être parfaitement cohérent. Modifier ce tissu de manière radicale en s’y prenant maille par maille est proprement impensable. Enfin—et pour pousser la métaphore jusqu’aux limites—ce tissu est devenu une camisole de force empêchant toute liberté de mouvement et il faut le jeter. Il nous faudra un tout nouveau corps de loi—le Code Climat—qui aura la priorité sur tout le reste.

La transition vers une société décarbonisée passera par un vaste changement qui chamboulera tout ce qui rend notre quotidien familier, d’autant plus que ce changement devra se passer très vite. Pour vous donner un ordre de grandeur, il s’agit plus ou moins de défaire l’histoire économique et industrielle du 20e siècle et d’établir un nouveau modèle soutenable… en l’espace d’une trentaine d’années. Pour atteindre ce nouvel avenir il faudra bâtir des routes neuves, car les anciennes sont un véritable spaghetti administratif, encombré, qui plus est, d’innombrables vaches sacrées que nous appelons « contraintes et servitudes ».

D’après le GIEC, la quantité totale de gaz à effet de serre que nous pouvions ajouter à l’atmosphère était de 1000 Gt et nous en avons déjà émis 530 Gt depuis le début de l’ère industriel. Il nous reste donc 430 Gt à « dépenser » et il ne faut pas être un Einstein pour comprendre que plus on tarde à stopper la croissance de nos émissions, plus courte sera la période qui restera pour les réduire à zéro. Clive Hamilton et Jeffrey Sachs de la SDSN ont retenu, tous deux, l’année 2020 pour « peak carbon », suivie d’une période de 30 années de réduction rapide pour arriver à un taux de CO2 stabilisé de, respectivement, 450 et 550 ppm en l’an 2050, suivie enfin d’une période plus longue pour éliminer les émissions restantes.

Notre destination est donc connue : un niveau de CO2 atmosphérique stabilisé à 450 ppm (voire 550) à l’horizon de l’an 2050. Nous connaissons également au moins une borne sur la route : mettre un terme à la croissance de nos émissions très, très vite, d’ici à l’an 2020. Grâce à la SDSN et à son projet de DDPP nous aurons bientôt une bonne idée des décisions politiques qui seront nécessaire pour rendre ce cheminement possible. D’ores et déjà la première de ces décisions est évidente : les réserves de pétrole et de gaz pas encore exploitées doivent rester dans la terre. Ce ne sera que la première des vaches sacrées à tomber.

*

* Entre-temps, cette contrainte a été levée et la commune a pu poursuivre son projet de deux parcs de chacun trois mâts.

** Dont notamment Requiem pour l’espèce humaine et Les apprentis sorciers de Clive Hamilton ; The God Species de Mark Lynas ; Complexity: Life at the edge of Chaos de Roger Lewin ; The Earth: An Intimate History de Richard Fortey ; les rapports du GIEC sont disponibles ici et ici ; mes calculs concernant la montée des océans basés sur la croissance exponentielle de la fonte des calottes glaciaires ; et d’innombrables études et articles.

IPCC table of all CO2-e*** Le CO2 n’est pas le seul gaz à effet de serre que nous émettons mais il en est le principal. Pour l’analyse détaillée, voir ce tableau [lien] extrait du rapport
n°5 du GIEC. Les scientifiques utilisent « Gt CO2-e » (équivalent) pour l’ensemble de ce mélange néfaste.

† 1000 Gt est la valeur généralement citée. Mais le GIEC l’a révisée vers le bas dans la version finale de son rapport AR5. Compte tenu des autres facteurs listées dans le tableau ci-dessus, le budget global de CO2 est plutôt de 800 Gt. Autrement dit, nous en avons déjà consommé non pas la moitié mais les deux tiers. 

 

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