Climat : une vue d’ensemble — 1/4

Il y a deux semaines, dans la petite commune vendéenne où j’habite, j’ai présenté une conférence intitulée : “Tout ce que vous n’avez jamais pu savoir sur le changement climatique”. Monsieur le Maire avait évoqué cet “événement” dans son courriel hebdomadaire, et Ouest France y avait consacré un article le samedi précédent. Pour compléter ces informations, il y avait des affiches chez les commerçants. La salle fut préparée avec une centaine de chaises, dont… 28 seraient occupées. C’est dire l’intérêt que le changement climatique représente dans une commune de 3000 habitants.

Depuis, j’ai beaucoup réfléchi. En fin de compte, on peut dire très peu de choses pendant une conférence d’une heure. Or, le sujet est vaste et compte plusieurs facettes, toutes aussi importantes les unes que les autres si l’on vise une compréhension de l’ensemble du problème. D’où cet article et son titre ambitieux.

 

Depuis sa création en 1988, le GIEC (Le Groupe  inter-gouverne-mental d’experts sur l’évolution du climat) œuvre avec patience et rigueur (certains  seraient tentés de dire “avec lourdeur et pédantisme”) à la mise en cohérence des milliers d’articles publiés par les climatologues. Si nous disposons aujourd’hui d’une appréciation grandissante des différentes dynamiques qui contribuent au fonctionnement de la biosphère, c’est grâce au GIEC et plus particulièrement à ses 4ème et 5ème rapports, publiés respectivement en 2007 et 2014. Pourtant, ce travail de fourmi, pour utile qu’il soit, n’a jamais été la mission première du GIEC. Pour comprendre cette mission, il faut remonter 50 années en arrière, car — contrairement aux idées reçues — la science du changement climatique n’a pas commencé avec le GIEC.

Voici, en 1965, suivant la publication du rapport Revelle(1), le Président Johnson dans un message spécial au Congrès :

Notre génération a altéré la composition de l’atmosphère à l’échelle globale […] en augmentant de façon régulière la concentration en dioxyde de carbone par l’utilisation des combustibles fossiles.

En effet, le rapport Revelle avait conclu:

En 2000, la concentration du CO2 dans l’atmosphère aura augmenté de 25% par rapport à aujourd’hui [et] cela modifiera suffisamment l’équilibre thermique de l’atmosphère pour produire des changements significatifs du climat.

Le Président Johnson avait bien compris l’importance du rapport Revelle. Hélas, il avait d’autres dossiers sur son bureau, et pas des moindres : les marches pour les droits civiques dans le Sud, la législation sur le tabagisme, sans oublier la guerre du Vietnam. Le rapport Revelle glissa dans l’oubli.

Toutefois, il fut confirmé par celui des “Jasons”(2) en 1979, lui-même confirmé par celui de Charney(3) également en 1979. Et entre-temps, en 1978, la prestigieuse NOAA(4) avait prononcé solennellement :

Nous savons maintenant que les déchets industriels, comme le dioxyde de carbone […] peuvent avoir des conséquences sur le climat et qu’ils constituent une menace considérable pour la société du futur…

Tous les scientifiques impliqués dans ces différents travaux étaient d’avis qu’il fallait entreprendre plus de recherches, puisque les données disponibles à l’époque ne permettaient pas d’identifier la manière dont un réchauffement global se manifesterait. Mais tous s’accordaient pour dire que cela n’augurait rien de bon. Injecter de vastes quantités de CO2 dans l’atmosphère n’était pas une bonne idée.

En 1980, le rapport Schelling(5) a mis l’accent sur les impacts économique, politique et social d’un changement climatique. Par ailleurs, Schelling s’est permis une suggestion assez peu scienti-
fique :

Au milieu du prochain siècle, le climat pourrait être aussi différent de celui d’aujourd’hui que le climat d’aujourd’hui l’est de la dernière glaciation majeure. Mais, à l’opposé, il se peut que d’ici là, ou même plus tard, les effets que nous ressentirons ne soient pas nécessairement défavorables.

Ainsi, la brèche fut-elle ouverte aux forces de l’anti-science.

En 1983, Nierenberg(6) inscrivit son rapport dans le cadre de l’Economie et (incroyable mais vrai) de la Sécurité Nationale et, pendant cinq années, on ne parla plus des émissions de CO2.

La brève intervention de James Hansen devant un comité du Sénat — vingt minutes seulement — a suffit pour remettre la question à l’ordre du jour en 1988. Hansen, c’était du sérieux : il dirigeait le GISS (Godard Institute for Space Studies) au sein de la NASA. Ses premiers travaux, sur l’atmosphère vénusienne, lui avaient valu d’être à la pointe de la modélisation atmosphérique. Ensuite il avait affiné ses modèles et les avait appliqués à une compréhension de l’atmosphère de la Terre. “Le réchauffement climatique est maintenant suffisamment important pour que nous puissions établir, avec un haut degré de confiance, une relation de cause à effet avec l’effet de serre,” a-t-il dit aux augustes sénateurs. Et le GIEC se mit au travail.

Quant à sa mission — même si les directeurs du GIEC l’ignoraient alors — nul ne peut douter maintenant qu’elle consistait à prolonger la période pendant laquelle les politiques pouvaient demander toujours plus de recherches tout en refusant de prendre la moindre décision.

Le GIEC a accompli sa mission et pendant ces 50 années perdues… le monde a changé.


 

(1) Roger Revelle, qu’on appelle parfois “le père de l’effet de serre”, fut président fondateur du CCCO – Comité sur Changement Climatique et l’Océan – en 1958. Son rapport fut rédigé à la demande du Conseil scientifique du Président Johnson.

(2) A l’époque le président des Etats-Unis bénéficiait des conseils d’un comité indépendant de scientifiques de premier plan, que l’on appelait les “Jasons”. Leur rôle principal était de conseiller le gouvernement sur des questions de défense. En 1977 le département de l’Energie leur a demandé une étude sur les programmes de recherche du département sur le CO2. Les Jasons ont décidé de se pencher sur la question du CO2… et du climat.

(3) Jule Charney était l’un des fondateurs de la modélisation numérique de l’atmosphère et le météorologue peut-être le plus réputé en Amérique. Son rapport fut rédigé à la demande de l’Académie Nationale des Sciences.

(4) National Oceanic and Atmospheric Administration

(5) Le comité de l’économiste Thomas Schelling (prix Nobel pour ses travaux sur la théorie des jeux) comprenait, entre autres, Revelle, Bundy, le conseiller pour la sécurité nationale des présidents Kennedy et Johnson, et Nierenberg — voir ci-dessous.

(6) Bill Nierenberg, un physicien qui avait travaillé sur le Projet Manhattan, a été nommé directeur de l’Institut Scripps d’Océanographie en 1965, époque à laquelle cet institut s’occupait surtout de l’application de la science aux problèmes de sécurité nationale, en particulier la surveillance des sous-marins soviétiques et la localisation de missiles balistiques que ceux-ci étaient susceptibles de lancer. Il détestait les environnementalistes, qu’il traitait de « Luddites », et c’était un faucon parmi les faucons.

2 thoughts on “Climat : une vue d’ensemble — 1/4

  1. Très rapidement parce que je suis en partance pour la Roumanie cet après-midi, du point de vu psychologique, il est indispensable que les gens aient un sens de, sinon progrès épatant, au moins des signes précurseurs que le bateau Terre est en train d’opérer, lentement, trop lentement certes, un changement de cap. Lorsque l’on met des gens devant une tragédie complètement inéluctable, ils deviennent sourds, car inapte à accueillir le fameux No Future.

    Je pense qu’il pourrait être intéressant de nommer dans le titre déjà du discours, les démarches déjà entreprises, tardives certes, mais par certains aspects, très impressionantes.

    Bon courage, Michael Randolph

    1. D’abord, merci d’avoir pris le temps de laisser un commentaire.

      Vous n’avez pas tort. Vous avez vu qu’il s’agit d’un premier article, avec trois autres à venir. Toutes les bonnes nouvelles – et, comme vous le dites, il y en a – seront dans la partie 4 !

      Bon voyage
      RW

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