Climat : une vue d’ensemble – 2/4

Grâce au GIEC, à Schelling, à Nierenberg et aux autres Seitz*, Singer*, Jastrow* et compagnie, le réchauffement global a pu évoluer sans interruption, au rythme de nos émissions de GES croissantes. Il a pourtant été détecté dans les années 1950 et formellement décrit en 1965. Nous avons perdu 50 années et le monde n’est plus du tout le même.

Cette deuxième moitié du 20ème siècle a vu le nombre d’humains sur Terre passer de trois 3 milliards à 7 milliards : quatre milliards de plus de personnes à nourrir, d’âmes à soutenir. Elle a vu la mise en place d’un capitalisme global dont le pouvoir, manifesté par les tribunaux de l’Organisation Mondiale du Commerce, dépasse d’ores et déjà celui des Etats souverains. Et bien sûr elle a vu la poursuite de pratiques industrielles basées sur l’exploitation des énergies fossiles et donc, l’émission de GES en quantités sans cesse croissantes. Le monde n’est vraiment plus le même.

Il y a 50 ans, le travail méticuleux de Charles David Keeling, qui faisait ses calculs à la main et qui, grâce à de nouveaux outils, mesurait le CO2 atmosphérique sur Mauna Loa (Haïti) avec une précision jusque-là impossible, a permis à Revelle d’évaluer la signification émergente des émissions de GES. En fait, les mesures de CO2 atmosphérique semblaient se situer sur une courbe exponentielle. A vrai dire, c’était quasiment certain, puisque les émissions de CO2 ne cessaient d’augmenter. Et cela représentait une menace pour la stabilité d’un système clos qui tournait tranquillement depuis au moins 850 000 ans, et probablement depuis 2,1 millions d’années (voir ici : Hönisch et al – 2009).

Je m’explique.

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Fig.1 : ne sont visibles que les données disponibles pour Revelle

Aujourd’hui, nous reconnaissons tous ces vagues de chaud et de froid — des périodes glaciaires et interglaciaires — qui se sont succédé pendant au moins 850 000 années. Mais peu de gens en apprécient la signification. Fig.1 illustre la variation du niveau de CO2 atmosphérique. Si l’on y ajoutait les variations de température pour la même période, la courbe suivrait la même forme, les hauts et les bas coïncideraient. Et ce pour la bonne et simple raison que plus l’océan est froid, plus il absorbe de CO2. Quand les eaux se réchauffent, elles libèrent du CO2, qui passe dans l’atmosphère. Grâce aux travaux des scientifiques sur des carottages glaciaires, nous avons la quasi-certitude que ces échanges de CO2 entre les océans et l’atmosphère se sont poursuivis pendant au moins 850 millénaires. Mais il me semble raisonnable de supposer qu’ils s’opèrent depuis 2,5 millions d’années, période à laquelle la configuration tectonique qui nous est familière a été achevée : notre mappemonde.

Les variations de température interviennent de manière naturelle, tous les cent mille ans environ, en fonction des Cycles de Milankovitch. Voir ici, dans la section “Les rythmes de la Terre”, pour une explication détaillée.

Pour l’instant, notons trois choses très importantes :

  • Le système Terre opérait “en vase clos” : c’est-à-dire qu’à tout moment la quantité totale de CO2 présent dans le système était constante. Seule variait la proportiondu total présente dans l’atmosphère ou dans les océans.
  • Dès la révolution industrielle, nous avons commencé à injecter d’importantes quantités de CO2 nouveau dans l’atmosphère.
  • La différence entre le climat tempéré des interglaciaires et une ère glaciaire, (où les glaces du Nord descendent jusqu’à Paris et où New-York se trouve sous un kilomètre de glace), correspond à une variation de seulement 100 ppm au niveau du CO2 atmosphérique.

Il y a 50 ans, Revelle disait tout simplement que l’ajout de CO2 nouveau risquait  de déstabiliser le système tout entier ; que plus on ajoutait de CO2, plus le risque était grand ; et qu’il s’ensuivrait un changement climatique dont les effets ne sauraient qu’être néfastes pour les activités humaines bien qu’on ne pût en prédire le détail.

Il y a 50 ans, la menace était claire, mais à ce stade-là il ne s’agissait que d’une menace. Il y a 50 ans, la tendance était à l’optimisme : la Deuxième Guerre Mondiale était derrière nous, l’économie tournait à plein régime, les gens regardaient vers le futur et non plus vers le passé. Infléchir la courbe montante du CO2 pour la sortir de sa trajectoire exponentielle était alors possible, et c’eut été une belle aventure pour la deuxième moitié du 20ème siècle.

Aujourd’hui, nous savons que Revelle avait raison sur toute la ligne. Pire, le système Terre est non seulement déstabilisé, il est cassé, et ce de manière définitive. Cela devient évident — même flagrant — si nous complétons le Fig.1 des données auxquelles Revelle n’avait pas accès :

grimpe verticalement

Fig.2 : 100 ppm de plus

Le CO2 atmosphérique est actuellement à 400 ppm et nos émissions de GES augmentent toujours de 3% par an comme si de rien n’était. Il est sûr et certain que les 450 ppm seront atteintes dans les décennies à venir. Et après ? 500 ? 600 ? Ce serait, comme Al Gore l’a si bien dit, “Game over”.

Pendant deux millions d’années, le niveau de CO2 atmosphérique était déterminé par les variations de température inhérentes aux cycles naturels de la Terre. Désormais, c’est le CO2 qui détermine et déterminera la température de la Terre. Il s’agit là, mes amis, d’un changement à l’échelle géologique. Et c’est irréversible — il n’y a pas de bouton “Reset”. Par définition, plus rien ne sera jamais comme avant.

Voilà où nous en sommes aujourd’hui. Le constat est choquant et désespérément triste, d’autant plus qu’il n’est pas encore généralement admis. Je ne peux pas croire que nos décideurs ignorent tout ce que je vous ai exposé ici. S’impose alors la conclusion qu’ils sont en plein déni, et cela n’est point dû au hasard. Dans un prochain article, je vous parlerai de l’influence disproportionnée et calamiteuse d’une poignée de vétérans de la Guerre Froide, que Naomi Oreskes et Michael Conway ont appelés les marchands de doute.

 

* Vous découvrez ces idéologues pathologiques par la suite, à moins de lire vous-même « Les marchands de doute » de Naomi Oreskes et Michael Conway.

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