Conférence de Jean-Louis Etienne

L’aventurier hors pair impressionne de par sa simplicité, mais la “personne de notoriété” parlant du changement climatique m’a déçu.

 

J’ai eu la chance d’assister à la conférence de Jean-Louis Etienne, l’un des plus grands aventuriers de notre époque, à Challans (en Vendée, faut-il le préciser…) le 14 octobre dernier. Pour moi — comme pour beaucoup d’autres, j’imagine — Etienne était « le mec qui a fait le Pôle Nord à pied », et il dit lui-même que cette expédition-là lui a valu une certaine notoriété qui, à son tour, lui a permis d’en organiser d’autres. La notoriété « n’est qu’un outil ». Certes, mais quel parcours ! La traversée sud-nord du Groenland à traîneaux à chiens, les sept mois de traversée de l’Antarctique, l’exploration des canaux de la Patagonie, L’Erebus (volcan actif qui se trouve en Antarctique), les huit mois de dérive arctique à bord d’un bateau pris dans la banquise… et j’en passe. Le courage et la crédibilité de ce grand monsieur ne font aucun doute.

En plus, il parle bien. « La Terre souffre d’une fièvre chronique et nous entrons dans la phase des complications » dit-il du réchauf-fement global. Son discours est intelligent, amusant, instructif et surtout impressionnant de par sa modestie. « Si vous abandonnez parce qu’il fait trop froid, ça la fout mal. Alors, je me disais, “Ah, mais si je pouvais me casser une jambe…” ». On se sent bien en présence de quelqu’un d’authentique. Cela me rappelle les dires du soldat : le courage, c’est quand tu as peur et tu y vas quand même. Je suis sûr qu’il aura changé la vie de plus d’un des lycéens qui l’avaient écouté pendant la journée.

Polar PodLa prochaine expédition de Jean-Louis Etienne le verra dériver autour de l’Antarctique à hauteur des « cinquantièmes hurlants » pendant plus d’un an, à bord du « Polar Pod ». Les données recueillies par les scientifiques de l’équipage seront d’une importance capitale pour la documentation de la perturbation climatique, puisqu’il s’agira de mesurer — sur place et avec précision — la capacité de ces eaux froides à absorber le CO2. Ce vaisseau sans moteur, qui ressemble plus à une plate-forme pétrolière qu’à un bateau (quelle ironie délicieuse !), aura également pour mission de recenser la faune sous-marine et de contribuer à la calibration des satellites de mesure. Chapeau, monsieur, ce monde a besoin d’esprits ingénieux et tenaces comme le vôtre.

Mais… j’avoue que, si l’aventurier a suscité mon humble admiration, la « personne de notoriété » parlant du changement climatique m’a déçu. Il se peut que j’aie une réaction disproportionnée à quelques maladresses, de petites remarques, en passant, dont j’exagère l’importance. Mais j’en doute ; et, de toute façon, dans un discours aussi rodé que celui d’Etienne, de telles maladresses n’ont pas lieu d’être.

« Des courbes, ils commencent toujours par des courbes… » : ceci en référence aux travaux du GIEC et accompagné d’un geste de la main comme s’il cherchait à s’en débarrasser. Son audience a pu com-prendre par là qu’il ne fallait pas trop s’attacher aux courbes des scientifiques. Or, les rapports du GIEC (entre autres) constituent un argumentaire scientifique qui s’appuie sur des données objectives, lesquelles sont représentées par des courbes. Cela fait partie du langage scientifique et c’est incontournable. M. Etienne le sait très bien, d’ailleurs. Mais en ayant l’air de ne pas prendre les courbes au sérieux, il encourageait les gens à ne pas prendre la science au sérieux.

« Rien que pour faire tourner le métro et le RER à Paris, il faudrait 400 éoliennes. Et encore faudrait-il qu’il y ait du vent ». Ça, c’est plus grave. D’abord, il laisse entendre que 400 éoliennes, c’est beaucoup, voire ridicule. Or, par rapport aux dizaines de milliers qu’il en faudra pendant les décennies à venir, 400 c’est très peu. Je suis agréablement surpris d’apprendre que l’on peut faire tourner ces deux réseaux avec seulement 400 éoliennes. Ensuite, il contribue à perpétuer le mythe que les éoliennes sont tributaires du vent local. Il y a toujours du vent quelque part et les différentes sources d’énergie — éolienne et solaire — sont reliées par un réseau de distribution. Si la centrale de Nogent-sur-Seine est fermée pour maintenance, les Nogentais ne sont pas privés d’électricité pour autant, voyons ! N’oublions pas non plus que le vent souffle aussi la nuit et que les techniques de stockage d’électricité sont dans une phase de progrès époustouflant (exemple).

Enfin, répété à plusieurs reprises : « Les sources de pétrole vont s’épuiser. » C’est-à-dire qu’on va tout brûler ? Tout ? Regardons ce que cela signifie. Les réserves de pétrole identifiées et réputées exploitables s’élèvent (janvier 2012) à environ 1.480 milliards de barils. Un baril produit 317kg de CO2. D’où 1 Gt de CO2 nécessite 3,15 milliards de barils de pétrole. Donc brûler toutes les réserves libérerait (1.480 ÷ 3,15) 469 Gt de CO2. Notons bien qu’il s’agit là d’une hypothèse basse, puisqu’elle suppose l’arrêt de toute exploration visant à identifier de nouvelles réserves. Allons-nous allègrement injecter encore 470 Gt de CO2 dans l’atmosphère, sachant que cela ferait exploser le « budget CO2 global » établi par le GIEC ? Sans compter le gaz naturel, le gaz de schiste, le charbon et la déforestation ! M. Etienne a l’air d’accepter cette perspective comme un fait accompli, bien qu’elle nous mène tout droit vers les 600 ppm de CO2 atmosphérique et la catastrophe totale assurée.

Venu le moment de poser des questions, je me suis levé à mon tour : « Faut-il supposer que la fonte des calottes glaciaires suivra un courbe exponentielle, comme celle de la banquise ? Et la possibilité d’une augmentation du niveau de la mer de 2m d’ici à l’an 2050, vous paraît-elle alarmiste ou proprement alarmante ? » M. Etienne a longuement expliqué la différence entre banquise et calottes glaciaires, en précisant que la fonte de ces dernières contribue directement à la montée des océans, mais il n’a pas répondu à mes questions.

En somme, Jean-Louis Etienne avait l’occasion de mettre l’« outil » de sa notoriété au service d’un message important. Il aurait pu essayer de communiquer à 2.500 personnes un sens de l’envergure du problème posé par le changement climatique et de l’extrême urgence que nous devons y attacher. Ces 2.500 personnes vont repartir dans le monde et ils vont parler de cette conférence à 5.000 autres personnes qui en parleront peut-être à 10.000 de plus ; et qu’est-ce qu’elles vont dire ? « Fortiche, le mec. Ça fait rêver. » C’est dommage.

« Merde ! C’est bien plus grave que je le pensais » aurait été mieux.

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