Le “backcasting” permet de se poser les bonnes questions.

On n’avancera pas le schmilblick en se demandant ce qu’on peut faire. Quand nous aurons accepté ce que les climatologues nous disent, nous comprendrons qu’il y a des choses qu’il faut faire.

En quoi une catastrophe est-elle catastrophique ? C’est très simple : elle coupe l’électricité et cela suffit pour nous priver de choses et de services dont nous avons l’habitude et qui relèvent de notre confort, de notre sécurité et finalement de notre survie.

Clive Hamilton dit que les bénéfices de la science se résument à nous mettre à l’abri du mauvais temps ; c’est une boutade mais c’est loin d’être idiot. Il faut peu de choses en effet à une communauté humaine pour survivre : de quoi manger, boire, s’habiller, s’éclairer et se protéger de la pluie et du froid. Au-delà de ce minimum il y a le confort et l’épanouissement intellectuel et culturel, mais on peut vivre avec très peu. Toutefois, dans le monde d’aujourd’hui, la satisfaction de ces minima est confondue dans un ensemble über-complexe où tout, absolument tout, dépend de l’électricité. Que ce soit le chauffe-eau, le frigo ou le micro-onde, le digicode, l’ascenseur ou les portes automatiques chez Super-U, les feux tricolores, les trains ou les pompes à essence, sans parler des ordinateurs qui relient et règlent nos services, La Poste, les hôpitaux… notre monde ne fonctionne pas sans l’électricité. Quand la tempête de neige ou l’orage fait tomber les lignes d’EDF, l’effet est instantané : le monde s’arrête.

Jusqu’à présent cela ne s’est produit qu’à l’échelle locale, avec au pire quelques dizaines de milliers de foyers affectés, mais même dans ce cas les réparations peuvent durer deux semaines, voire plus. Quand les tempêtes ravageront des départements entiers, quand l’océan montera et fermera les centrales installées sur le littoral ou dans les estuaires, les réparations (qui nécessitent de l’électricité, bien sûr) seront-elles seulement possibles ?

Il reste encore une petite chance que ce scénario soit évitable… enfin, peut-être* ;  et partout dans le monde, les gens sont de plus en plus nombreux à se demander ce qu’ils peuvent faire pour éviter le pire. Ce faisant, ils se placent forcément dans la perspective du quotidien qu’ils connaissent, avec toutes les contraintes que cela implique. Combien d’argent peut-on dégager pour tel ou tel projet, quel degré de changement les gens vont-ils accepter ? Partout, inévitablement, les réponses manquent d’envergure par rapport à l’échelle du problème. En fait, on ne se pose pas la bonne question.

Pour être en mesure de poser la bonne question, il faut d’abord comprendre la globalité de la situation actuelle : identifier les tendances et leurs causes, distinguer les éléments que nous maîtrisons (ne serait-ce qu’en principe) de ceux pour lesquels on ne peut que croiser les doigts. Ensuite, on doit définir une future situation cible qui nous mette à l’abri des pires conséquences de la situation actuelle : par exemple, selon Hamilton, faire plafonner les émissions de CO2 d’ici à l’an 2020, et les réduire très rapidement ensuite de sorte qu’en 2050 le CO2 atmosphérique soit stabilisé à 450 ppm (parts par million).  Une fois ces conditions remplies, on peut se poser la bonne question : par quelles étapes faut-il passer pour atteindre la situation cible ?

Pourquoi procéder de cette manière (que les anglophones ont baptisée « le backcasting » : voir plus loin)  ? Les réponses à la bonne question pourraient inclure, à titre d’exemple : l’interdiction (à très courte échéance) des vols commerciaux internes, de tout emballage non recyclable, de tout véhicule à moteur purement thermique (la fabrication d’abord, la vente 5 ans plus tard) ; l’utilisation des voitures limitée à un jour sur deux ; des coupures d’électricité régulières (four hours on, four hours off, ce que nous apprendrons à appeler des rolling blackouts) ; l’installation massive d’éoliennes et de parcs PV (photovoltaïque) et la construction de grandes retenues d’eau pour stocker l’énergie qu’ils produisent… D’une manière ou d’une autre, il s’agira de la transformation de nos paysages et du chamboulement total de notre mode de vie. Toutes ces mesures seraient rejetées par le grand public, les politiques et les industriels, si on les proposait aujourd’hui ex nihilo. Impossible, dirait-on, impensable, inacceptable, voire ridicule ! Car notre conception de ce que nous pouvons faire est tributaire des contraintes économiques et socio-politiques du monde que nous connaissons.

Et pourtant, la logique est implacable : pour éviter une catastrophe qui aurait toutes les chances d’être définitive, il faut passer par telle et telles étapes. Donc, il faut trouver le moyen de passer outre les contraintes.

C’est dans ce contexte qu’en juillet 2014 le « Sustainable Develop-ment Solutions Network » (SDSN, une initiative des Nations Unies) a publié un rapport dont il serait difficile de surestimer l’importance mais dont l’impact, à en juger par les médias, fut quasi nul. Il s’agit d’un rapport préliminaire sur la mise en place des « chemins vers la décarbonisation profonde » et on y trouve la notion de « backcasting », que j’ai évoquée plus haut. Ce néologisme s’entend par rapport à « forecasting » (the weather forecast = les prévisions météo) : en français, la rétro-prévision peut-être ? Le DDPP (Deep Decarbonization Pathways Project) est un projet non gouvernemental d’envergure, à la fois ambitieux et très terre-à-terre, réunissant des équipes d’experts de chacun des quinze pays qui, ensemble, sont responsables de 70% des émissions globales de gaz à effet de serre. De nombreuses autres équipes nationales viendront s’y joindre. Y participent déjà, par exemple, les USA, le Japon et l’Allemagne, mais aussi la Chine, l’Inde et l’Indonésie. Ces équipes ont pour mission de cartographier les jalons et les moyens à mettre en œuvre (ou à développer) afin d’arriver à un Système Terre assaini d’ici à l’an 2050. Ce faisant, elles doivent tenir compte des spécificités de chaque pays—niveau d’expertise, ressources, infrastructures, stratégies énergétiques actuelles et envisageables…—pour faire des propositions concrètes, chiffrées et techniquement faisables. Un rapport spécial sera émis en 2015 à l’attention du gouvernement français, compte tenu de l’importance de la conférence sur le climat prévue à Paris en décembre 2015.

Le travail du DDPP est d’une importance absolument colossale mais on s’y prend désespérément tard. Les gouvernements auraient dû s’y atteler il y a vingt ans lorsqu’il était encore possible de lever le pied doucement. Maintenant nous sommes condamnés à un freinage d’urgence et le risque d’un dérapage est grand. La science est parfaitement claire, quoi qu’en disent les climato-sceptiques (que je préférerais traiter de climatocons si ce n’était qu’ils sont coupables de crimes contre l’humanité à une échelle époustouflante). Si nous nous obstinons à poursuivre « business as usual » nous allons droit dans le mur ; les morts seront comptés par milliards et la survie même de notre espèce sera menacée. Le DDPP nous fournira l’itinéraire à suivre.

Cependant, l’envergure du changement nécessaire exige du gouvernement—de tous les gouvernements—qu’ils assument leur responsabilité. Soyons très clairs à ce sujet : les économies d’énergie et d’autres ressources qui sont à la portée de l’individu, pour admirables qu’elles soient, sont totalement insuffisantes. La prétendue volonté des grands groupes industriels de réformer leurs pratiques est un mensonge. Seuls les pouvoirs politiques peuvent avoir un impact réel à l’échelle globale. A titre d’exemple, l’Union Européenne a émis une directive limitant la puissance des aspirateurs domestiques à 1600 kWh. Le but de l’exercice est d’obliger les fabricants à produire des machines non pas moins puissantes, mais plus efficaces. Des mesures similaires sont à attendre concernant les grille-pains, perceuses, mixeurs, et autres sèche-cheveux qui devront être plus efficaces de 20 à 30%. Ce genre de réglementation a tendance à être mal vu : c’est l’Europe « touche à tout » qui ne « ne sert à rien ». Il n’empêche, appliquée à l’échelle de l’Europe, cette obligation d’efficacité fera l’économie d’environ 20 tWh (1 térawatt heure = un milliard de kWh). Sur le plan mondial, les gadgets électroniques de toutes sortes (smart TV, tablette, iPhone…) dont l’efficacité pourrait être doublée, voire triplée, ont consommé 600 tWh en 2013, ou la production d’environ 200 centrales à charbon de taille moyenne.

Hélas, les gouvernements n’agissent plus en toute souveraineté dans un monde où l’argent a le dernier mot. En mettant un terme au développement de ses centrales nucléaires, l’Allemagne se trouve poursuivie par un grand groupe industriel se plaignant d’un manque à gagner. De même la Californie est attaquée par l’industrie auto-mobile pour avoir osé envisager une législation qui, à l’horizon de onze ans, rendraient les voitures américaines aussi peu consommatrices que le sont déjà les voitures chinoises !

L’accord de libre-échange UE/USA, actuellement en préparation, ne va rien faire pour réduire le risque de ce type de procès. Bien au contraire, il pourrait—selon la manière dont on en abusera—légitimer le sabotage de toute tentative de changement radical de la part des gouvernements européens.

Enfin, je ne serais pas complet si je n’évoquais pas la future situation cible adoptée par SDSN et le DDPP : à savoir, la stabilisation du niveau de CO2 atmosphérique à 550 ppm d’ici à l’an 2050. C’est-à-dire, 100 ppm plus haut que la recommandation de Hamilton. La différence pourrait être cruciale, mais la discussion est très technique et je vous renvoie plutôt vers le chapitre 6, et le paragraphe sur “Le mythe de la stabilisation” dans “Requiem pour l’Espèce Humaine” de Clive Hamilton.


 


* Toutes les manifestations de la perturbation climatique que nous observons aujourd’hui proviennent d’un réchauffement global de moins de 1°. Il est sûr et certain que nous atteindrons les +2° : les 400 ppm de CO2 déjà dans l’atmosphère n’y laissent aucun doute. Nous ne savons pas quel sera l’impact de ce deuxième degré, mais il faut supposer que ce sera pire.

 Hélas, son site est accessible aux seuls anglophones, ce qui est pour le moins regrettable.

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