Lettre à un vieil ami

Mes remerciements à Patrick Sautrot qui a bien voulu me décharger de la traduction de l’article paru le 25 septembre. Thank you, Paddy!


 Mon Cher Ami
Je ne comprends pas ton attitude à l’égard du réchauffement climatique et de la menace imminente de bouleversement du climat. Plus précisément, je ne sais pas quelle est ton attitude. Tu n’en parles pas et je reste perplexe et vaguement insatisfait.

Tu n’es pas du genre à supporter facilement les imbéciles. Tu possèdes intelligence, savoir, jugement et discernement ; tu as le temps de lire et de réfléchir et je sais que tu pratiques l’un et l’autre abondamment ; tu as des enfants et des petits-enfants. Et pourtant tu sembles blasé, détaché, réservé de façon professorale. Tu n’es pas quelqu’un qui tourne le dos à la société ou qui refuse son aide : tu as été conseiller municipal ; tu consacres beaucoup de temps et d’énergie à la gestion de ta rivière locale et tu es enseignant dans l’âme. Cependant tu sembles indifférent à l’avenir proche—50 ans environ, probablement moins—et à la destinée du monde dont ta descendance héritera, tout comme sʼil s’agissait, disons, d’une dimension supplémentaire : intéressante d’un point de vue théorique mais dépourvue de menace directe pour le Modèle Standard. « Je me soucie du changement climatique », m’as-tu déclaré un jour ; mais je crois que ce fut la seule fois où tu l’as mentionné. Et de toute manière, s’en soucier n’y fera rien. Au final, je préfère penser que je t’ai mal lu.

Parce que nous sommes de la génération Boucles dʼOr : nous n’avons connu que le meilleur. La Sécu a veillé sur notre enfance, nous avions des chaussures à notre taille et nʼavons jamais connu la faim ; nous avons bénéficié dʼune instruction gratuite et les emplois ne manquaient pas ; nous avons pu prendre notre retraite avec une pension convenable. Nous avons eu suffisamment dʼargent pour nous offrir bière, vins fins, voyages, livres et musique. Nous avons même fait lʼamour après la pilule et avant le SIDA ! nous avons été les témoins privilégiés de la croissance exponentielle du savoir au moment où la science commençait à pénétrer des domaines inconnus. Nous avons grandi avec une vieille encyclopédie écornée et dépassée, et disposons maintenant  de lʼunivers tout entier dans nos ordinateurs portables. Nous pouvons nous réjouir du fait que chaque nouvelle découverte révèle de nouvelles inconnues. Et notre génération est aujourd’hui celle qui actionne les leviers du pouvoir.

Et parce que nous avons tout bousillé, impardonnablement, jusqu’au bout. Les quelques visionnaires qui, dès les années 70 et 80, ont anticipé tout ça, nʼavaient aucune chance de convaincre le monde de changer de cap, parce que la recherche nʼavait pas été effectuée et que les chiffres nʼétaient pas disponibles. Mais il y a vingt ans, quand nous étions dans la force de lʼâge, les chiffres existaient, les modèles climatiques fonctionnaient déjà, et nous nʼavons pas réagi. Si nous nous étions organisés et avions protesté fortement et avec insistance, nous aurions pu déboucher sur un atterrissage en (relative) douceur. Aujourdʼhui nous pourrions contempler vingt ans de diminution progressive des émissions de CO2 et la situation serait autrement moins sombre. Mais nous avons tergiversé. Le capitalisme sauvage et dogmatique sʼest sournoisement accaparé le morceau et nous en sommes désormais réduits à tourner en rond comme des pingouins sur un carré de choux tandis que les politiciens couinent timidement d’un scénario de +2 degrés rejeté par les scientifiques il y a plusieurs années.

Ma compréhension de lʼétat désespérant de la situation actuelle a atteint un nouveau palier le dimanche 21 septembre. À la Roche-sur-Yon, quelques dizaines de personnes avaient contribué à la journée mondiale de marche pour le climat (plus de 40 en fait si lʼon compte les petits enfants et mon chien ). Nous étions plus nombreux que ce que jʼavais prévu, mais cela ne compensait en rien le fait que seuls 0,07% de la population avaient été informés de la manif et se sentaient suffisamment concernés pour se bouger les fesses. (Le chiffre comparable au niveau mondial était de 0,015%, ce qui encore plus déprimant.) En rentrant chez moi, jʼai cherché une quelconque mention des événements de la journée dans Le Monde… en vain. Cʼest typique, me suis-je dit, le changement climatique nʼest pas digne de lʼactualité. Mais par contre, jʼai trouvé les derniers chiffres des émissions de CO2 qui (au moment opportun, je dois lʼadmettre) venaient dʼêtre annoncés : 36 Gt en 2013, et 3,5 de plus causés par la déforestation. Il faut mettre ça dans le contexte. Le 5e Rapport du GIEC comportait une référence à un crédit global de CO2 de 1000 Gt : cʼest-à-dire la quantité de CO2 quʼil nous était permis dʼinjecter dans lʼatmosphère, sur lʼensemble de la période allant de 1750 jusquʼà maintenant et au-delà. Si nous restions dans ces limites, le réchauffement du globe pouvait peut-être se limiter à 2 ° et les changements induits ne seraient peut-être pas irréversibles. Mais nous avions déja « dépensé » 530 Gt. Et d’en conclure que les émissions de CO2—qui continuaient à grimper—devraient être diminués « de façon rapide et substantielle » (comme d’habitude, le GIEC se pliait en deux pour éviter de paraître alarmiste). Entre-temps jʼai découvert que le GIC avait révisé ces crédits dans la version définitive de son rapport, afin de prendre en compte dʼautres gaz à effet de serre: ils les ont en fait réduits de 20%. Donc pour résumer: nous avons déja dépensé 570 Gt, les émissions de CO2 continuent de sʼaccroître de 3% par an et notre réserve sʼest abaissée à 230 Gt, soit environ cinq ans de production au taux actuel.

Pour couronner le tout, le lendemain, jʼai examiné le programme du Sommet de New-York et pris conscience quʼau lieu dʼune semaine d’ateliers, comme j’avais supposé, il s’agissait d’une farce dʼune seule journée, les discours de session plénière étant limités à quatre minutes. Bon Dieu, ils pouvaient aussi bien essayer de résoudre Dieu, lʼunivers et tout le reste au dos dʼun timbre-poste ! Comment espèrent-ils être pris au sérieux ?

“…comme prévu, les dirigeants sʼabstinrent de tout nouvel engagement de réduction des émissions de gaz à effet de serre ou dʼattribuer des subventions climatiques aux pays en voie de développement, laissant aux groupes dʼaffaires, aux villes et aux ONG la mise en œuvre dʼune action véritable sur le climat,” ai-je lu dans le Guardian le lendemain. Cela va sans dire, je ne comprends pas non plus lʼattitude des hommes politiques. Mais je comprends comment ils peuvent sʼen tirer: ils ne subissent aucune pression pour dénoncer lʼéléphant dans la boutique de porcelaine.

Prenons cet article du Guardian, par exemple: jʼai dû naviguer jusquʼà la section Environnement pour le trouver—il nʼy avait rien en première page (ce cher vieux « Grauniad » nʼa toujours pas de bouton de navigation dʼaccès direct au changement climatique.) Idem pour Le Monde: rien en première page et, dans “Planète”, une poignée dʼinanités marmonnées ainsi quʼune vidéo de 4 minutes sur « comprendre le changement climatique », contenant plusieurs erreurs factuelles. Le FAZ (le journal le plus souvent cité dʼAllemagne) nʼa pas de sous-section équivalente, donc il nʼy avait rien du tout. Et pour les éditoriaux tonitruants exigeant des politiciens quʼils agissent… Désolé, vous repasserez.

Avec des hommes politiques qui n’avancent rien sauf lʼart du possible comme à leur habitude, avec une pression de façade de la part des médias, et face à une campagne incessante et mensongère conduite par lʼindustrie des combustibles fossiles (que je nʼai même pas évoquée ici car jʼinsiste pour quʼelle soit considérée comme déjà lue), la situation parait désespérée.

Que devrions-nous faire alors ?

Moi, je sais ce que je vais faire. Je harcèlerai Avaaz pour lʼorganisation dʼune autre manif mondiale dʼici trois mois, avec lʼobjectif de faire sortir dans la rue 2% de la population. Cela représenterait 1.000 personnes à La Roche-sur-Yon, 70.000 à Paris. Un but modeste. Mais ensuite 5% après trois autres mois, et ainsi de suite jusquʼà 10% et plus lorsque la conférence de Paris ouvrira en décembre lʼannée prochaine. Si Avaaz ne sʼy intéresse pas, alors merde… je m’y attellerai moi-même.

Et toi, mon cher vieil ami, que vas-tu faire ?

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